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Celebratio Mathematica

Marc Yor

Marc Yor et les temps locaux

by Jean Bertoin

La no­tion de temps loc­al a été in­troduite par Paul Lévy, qui en a souligné le rôle dans l’étude du mouvement browni­en réel, et Marc Yor, en digne hériti­er, lui a ac­cordé une place de choix, pour ne pas dire prépondérante, dans son œuvre sci­en­ti­fique. Marc Yor a com­mencé à trav­ailler sur temps lo­c­aux al­ors que la théorie (cal­cul stochastique et for­mule de Tana­ka, théorèmes de Ray–Knight, théorie des ex­cur­sions, …) avait déjà été mise en place. Comme ce fut le cas pour d’autres de ses recherches, il a mis à profit son ex­traordin­aire tal­ent à men­er des cal­culs pour découv­rir un très grand nombre de for­mules et de résul­tats frap­pants qui ont per­mis de révéler la re­marquable richesse du do­maine. Sig­nalons qu’une simple recher­che sur Math­S­ciNet avec pour mot clef “loc­al time” con­duit à une centaine de re­cen­sions d’art­icles dont Marc est auteur. Bi­en évidem­ment, il ne sera pas ques­tion ici de cherch­er à re­tracer un nombre aus­si im­port­ant de con­tri­bu­tions. Je me con­ten­terai d’es­say­er de présenter dans leur cadre, par­fois de façon in­formelle, quelques résul­tats parmi les plus sig­ni­fic­atifs et dont le choix est bi­en sûr per­son­nel. Cer­taines omis­sions évidentes ne sont jus­ti­fiées que par le souci d’éviter trop de re­coupe­ments avec d’autres textes de ce volume.

L’intérêt que Marc Yor a porté aux temps lo­c­aux s’est égale­ment mani­festé dans ses activ­ités d’an­im­a­tion et d’en­cadre­ment de la recher­che, et bi­en sûr, d’en­sei­gnant. Au tout début de sa carrière à l’Uni­versité Pierre et Mar­ie Curie, en 1976–77, il y or­gan­ise avec Jacques Azéma un sémin­aire sur les temps lo­c­aux, dont les ex­posés seront publiés l’année suivante chez Astérisque [◊] et dont cer­tains chapitres ser­viront longtemps de références de base dans ce do­maine. Le thème des temps lo­c­aux rest­era présent dans de nom­breux groupes de trav­ail qu’il animera par la suite. Par ail­leurs, Marc a en­sei­gné pendant une trentaine d’années un cours in­titulé “Temps lo­c­aux browni­ens et théorie des ex­cur­sions”, dont le con­tenu a évolué au fil de ses travaux et de ses intérêts. Des notes de ce cours sont d’abord parues dans [◊], puis ont été récem­ment re­prises dans les mono­graph­ies avec B. Mal­lein [◊] et J.-Y. Yen [◊], voir aus­si les chapitres VI, XI et XII de son livre avec D. Re­vuz [◊].

1. Temps locaux et mesure d’occupation

Pour mieux situer les ap­ports de Marc sur le sujet, com­mençons par rappel­er com­ment P. Lévy [e1] défin­is­sait le temps loc­al, qu’il ap­pelait “mesure du voisin­age”. Lor­sque l’on compte le temps passé av­ant t par un mouvement browni­en réel B=(Bs,s0) dans un petit in­ter­valle ]ε,ε[, et que l’on renor­m­al­ise par la lon­gueur de cet in­ter­valle, la quant­ité ob­tenue con­verge quand ε tend vers 0: limε0+12ε0t1{|Bs|<ε}ds:=Lt. On ap­pelle Lt le temps loc­al de B au temps t et au niveau 0. Parmi les résul­tats im­port­ants que P. Lévy a étab­lis sur le mouvement browni­en, sig­nalons la re­marquable iden­tité en loi entre pro­ces­sus (|B|,L)=L(SB,S),St=sup0stBs. En par­ticuli­er, le pro­ces­sus L=(Lt,t0) a les mêmes stat­istiques que le pro­ces­sus S=(St,t0) du su­prem­um du mouvement browni­en.
Figure 1. Simulation d’une trajectoire brownienne et de son temps local en zéro.

Plus générale­ment, on peut définir de même le temps loc­al à un niveau xR ar­bit­raire: Ltx:=limε0+12ε0t1{|Bsx|<ε}ds, de sorte que la fa­mille des temps lo­c­aux (Ltx:xR) peut al­ors être vue comme la dens­ité de la mesure d’oc­cu­pa­tion de la tra­jectoire browni­enne sur l’in­ter­valle de temps [0,t]. Plus précisément, H.F. Trot­ter a ob­servé en 1958 qu’on pouv­ait choisir une ver­sion des temps lo­c­aux qui est pr­esque-sûre­ment con­tin­ue en la vari­able d’es­pace x, et on a la for­mule des dens­ités d’oc­cu­pa­tion (1)0tf(Bs)ds=Rf(x)Ltxdx,f:RR désigne une fonc­tion mesur­able bornée générique.

2. Temps locaux et calcul stochastique

Marc Yor était in­con­test­a­ble­ment un des meil­leurs spécial­istes au monde du cal­cul stochastique, dont il a non seule­ment con­tribué au déve­lop­pe­ment théorique, mais dont il a sur­tout su don­ner d’in­nom­brables ap­plic­a­tions. C’est donc très naturelle­ment que Marc a le plus souvent abordé l’étude des temps lo­c­aux à partir du cal­cul stochastique.

En 1963, H. Tana­ka a pro­posé une for­mule re­marquable pour re­présenter les temps lo­c­aux browni­ens: (2)(Btx)+=(B0x)++0t1{Bs>x}dBs+12Ltx,a+=a0 désigne la partie pos­it­ive d’un réel a. L’intégrale dans le membre de droite est une intégrale stochastique définie au sens d’Itô, on peut l’ob­tenir comme lim­ite de sommes de Riemann prévis­ibles: 0t1{Bs>x}dBs=limni=1n1{B(i1)t/n>x}(Bit/nB(i1)t/n). La for­mule de Tana­ka (2) est à rap­procher de la célèbre for­mule d’Itô: (3)f(Bt)=f(B0)+0tf(Bs)dBs+120tf(Bs)ds, pour une fonc­tion f:RR deux fois con­tinûment dériv­able. De façon in­formelle, quand on cher­che à ap­pli­quer la for­mule d’Itô (3) à f(y)=(yx)+, de sorte que f(y)=1{y>x} et f(y)dy=δx(dy), l’intégrale 0tf(Bs)ds n’est plus définie mais doit être in­ter­prétée comme Ltx, ce qui con­duit à (2).

Le prin­cip­al intérêt de la for­mule de Tana­ka est qu’elle per­met l’étude des temps lo­c­aux au moy­en du for­mid­able outil qu’est le cal­cul stochastique. Ce derni­er, in­troduit par K. Itô pour le mouvement browni­en en 1944, a été étendu au cours des années 1960–70 aux semi-mar­tin­gales, not­am­ment grâce aux travaux de H. Kunita, S. Watanabe et P.A. Mey­er, ce qui a élargi considérable­ment son champ d’ap­plic­a­tion. Rap­pelons que dans un es­pace de prob­ab­ilité fil­tré, on ap­pelle semi-mar­tin­gale un pro­ces­sus aléatoire X=(Xt,t0) qu’on peut décom­poser sous la forme X=M+V avec M=(Mt,t0) une mar­tin­gale loc­ale et V=(Vt,t0) un pro­ces­sus ad­apté à vari­ations finies. Pour sim­pli­fi­er, nous sup­poserons ici que X a des tra­jectoires pr­esque-sûre­ment con­tin­ues; la décom­pos­i­tion précédente est al­ors unique.

On com­mence par définir les temps lo­c­aux Ltx(X) d’une semi-mar­tin­gale X par l’ana­logue de la for­mule de Tana­ka (2) en re­m­plaçant le mouvement browni­en B par X, i.e. (4)(Xtx)+=(X0x)++0t1{Xs>x}dXs+12Ltx(X). Dans ce con­texte, la for­mule des dens­ités d’oc­cu­pa­tion (1) reste pour l’es­sen­tiel val­ide; plus précisément elle devi­ent (5)0tf(Xs)dXs=Rf(x)Ltx(X)dx,X désigne la vari­ation quad­ratique1 de X: (6)Xs=limni=1n(Xis/nX(i1)s/n)2.

Dans un des ex­posés du Sémin­aire [◊], Marc Yor a étendu le résul­tat de Trot­ter re­latif à la con­tinu­ité des temps lo­c­aux browni­ens. Il a mon­tré que pour toute semi-mar­tin­gale con­tin­ue, il ex­iste tou­jours une ver­sion du pro­ces­sus de ses temps lo­c­aux xLtx(X) qui est con­tin­ue à droite et pour­vue de lim­ites à gauche pour tout temps t0. Plus précisément, le saut éven­tuel du temps loc­al au niveau x est donné par Ltx(X)Ltx(X)=20t1{Xs=x}dVs. En par­ticuli­er, il ex­iste une ver­sion con­tin­ue des temps lo­c­aux de la semi-mar­tin­gale X dès que sa com­posante à vari­ations finies V est identique­ment nulle, c’est-à-dire lor­sque X est une mar­tin­gale loc­ale (cette dernière as­ser­tion peut être établie dir­ecte­ment en ap­pli­quant la re­présen­t­a­tion de Du­bins–Schwarz des mar­tin­gales loc­ales con­tin­ues comme des mouve­ments browni­ens changés de temps).

En ef­fet, le pro­ces­sus x(Xtx)+ étant con­tinu, la for­mule de Tana­ka (4) ramène l’étude de la con­tinu­ité en la vari­able d’es­pace des temps lo­c­aux à celle de x0t1{Xs>x}dXs=0t1{Xs>x}dMs+0t1{Xs>x}dVs. Dans le ter­me de droite, la première intégrale par rap­port à la mar­tin­gale loc­ale M est une intégrale stochastique, et la seconde par rap­port à V, est une intégrale de Stieltjes usuelle. Le cal­cul stochastique per­met de con­trôler pour x<y les mo­ments de la différence 0t1{Xs>x}dMs0t1{Xs>y}dMs=0t1{x<Xsy}dMs, et en­suite d’ap­pli­quer le critère de Kolmogorov. On ob­tient ain­si l’ex­ist­ence d’une ver­sion con­tin­ue de x0t1{Xs>x}dMs, et les dis­con­tinu­ités de x12Ltx(X) sont donc les mêmes que celles de l’intégrale de Stieltjes x0t1{Xs>x}dVs, ce qui con­duit au résul­tat cherché.

Dans une autre dir­ec­tion, et en col­lab­or­a­tion avec Nic­olas Bouleau [◊], Marc s’est intéressé à la vari­ation quad­ratique (au sens de (6)) des temps lo­c­aux des semi-mar­tin­gales. Plus précisément, ils ont établi que pour toute semi-mar­tin­gale réelle con­tin­ue X=(Xt,t0), tout temps aléatoire S et tous réels a<b, on a LS(X)ab:=limnaiΔn(LSai+1(X)LSai(X))2=4abLSx(X)dx+a<xb(LSx(X)LSx(X))2 où à la première ligne, Δn désigne une sub­di­vi­sion d’un in­ter­valle [a,b] dont le pas tend vers 0 quand n. Dans le cas où X=M est une mar­tin­gale loc­ale, nous savons que les temps lo­c­aux de M sont con­tinus en la vari­able d’es­pace, de sorte que la somme dans la seconde ligne est nulle, et le résul­tat donne donc plus sim­ple­ment l’iden­tité (7)LS(M)ab=4abLSx(M)dx. Ce résul­tat a con­duit leurs auteurs à une ex­ten­sion intéress­ante de la for­mule d’Itô (3), à des fonc­tions qui ne sont pas néces­saire­ment de classe C2. Soit f:RR une fonc­tion con­tin­ue par mor­ceaux, et F une prim­it­ive de f. On a al­ors F(XS)=F(X0)+0Sf(Xs)dXs12Rf(x)dxLSx(X), où la première intégrale dans le membre de droite est une intégrale stochastique et la seconde doit être vue au sens de Riemann, i.e. si f est à sup­port dans [a,b], al­ors Rf(x)dxLSx(X):=limnaiΔnf(ai)(LSai+1(X)LSai(X)), où à nou­veau Δn est une sub­di­vi­sion d’un in­ter­valle [a,b] dont le pas tend vers 0 quand n.

3. Autour des théorèmes de Ray–Knight

En 1963, D. B. Ray et F. Knight ob­t­in­rent indépen­dam­ment des de­scrip­tions re­marquables de la loi des temps lo­c­aux browni­ens pris en cer­tains temps aléatoires. Leurs résul­tats font ap­paraître des carrés de pro­ces­sus de Bessel, que nous al­lons tout d’abord in­troduire. Le carré de la norme eu­c­lidi­enne d’un mouvement browni­en en di­men­sion n est une dif­fu­sion (i.e. un pro­ces­sus de Markov à tra­jectoires con­tin­ues), qu’on ap­pelle carré de pro­ces­sus de Bessel de di­men­sion n, et dont on notera la loi BESQx(n) lor­squ’au temps ini­tial, le mouvement browni­en est à dis­tance x de l’ori­gine. La ter­min­o­lo­gie vi­ent de ce que son semi-groupe s’exprime en ter­me des fonc­tions de Bessel; voir Chapitre XI dans [◊]. En fait, on peut égale­ment définir les carrés de pro­ces­sus de Bessel comme solu­tions d’équa­tions différen­ti­elles stochastiques: (8)Xt=x+20tXsdβs+nt,β désigne un mouvement browni­en réel. L’équa­tion (8) garde un sens (et possède une unique solu­tion) lor­sque que le paramètre n de la di­men­sion prend plus générale­ment des valeurs réelles pos­it­ives ou nulles. En par­ticuli­er, il ex­iste un pro­ces­sus de Bessel de di­men­sion 0, dont nous ver­rons qu’il joue un rôle im­port­ant dans cette sec­tion.

Le premi­er théorème de Ray–Knight con­cerne les temps lo­c­aux browni­en L=L(B) évalués au premi­er temps où la tra­jectoire browni­enne (qu’on sup­pose is­sue de 0) at­teint le niveau 1, T1=inf{t0:Bt=1}. Le pro­ces­sus (LT11x:0x1) a al­ors pour loi celle d’un carré de pro­ces­sus de Bessel de di­men­sion 2 et issu de 0, i.e. BESQ0(2), re­streint à l’in­ter­valle de temps [0,1].

Le second théorème de Ray–Knight con­cerne quant à lui le premi­er in­stant en le­quel le temps loc­al au niveau 0, L=L0, at­teint 1: τ1=inf{t0:Lt=1}. Le pro­ces­sus (Lτ1x:x0) a pour loi celle d’un carré de pro­ces­sus de Bessel de di­men­sion 0 et issu de 1, BESQ1(0). No­tons en passant que par un ar­gu­ment de symétrie, le pro­ces­sus (Lτ1x:x0) a évidem­ment la même loi, et on peut montrer fa­cile­ment que les deux sont indépendants.

Les théorèmes de Ray–Knight ont de très nom­breuses ap­plic­a­tions pour le mouvement browni­en réel, et ils ont naturelle­ment beau­c­oup intéressé Marc Yor. Comme il avait cou­tume de le dire, Marc a cherché de plusieurs façons “à les ex­pli­quer”, “à mieux les com­pren­dre”, par ex­emple en don­nant de nou­velles preuves. L’une d’elles, que je vais rap­idement es­quis­s­er, est par­ticulière­ment élégante. Des pro­priétés classiques du cal­cul stochastique montrent que la semi-mar­tin­gale X solu­tion de (8) a une vari­ation quad­ratique X au sens de (6) qui sat­is­fait (9)Xt=40tXsds. Réciproque­ment, si X est une semi-mar­tin­gale dont la partie à vari­ation finie s’exprime sim­ple­ment comme Vt=nt, al­ors l’équa­tion (9) en­traîne que X a néces­saire­ment pour loi celle d’un carré de pro­ces­sus de Bessel de di­men­sion n. Or nous avons vu dans (7) que les temps lo­c­aux d’une mar­tin­gale loc­ale con­tin­ue (a for­tiori les temps lo­c­aux d’un mouvement browni­en arrêté en un temps d’arrêt) sat­is­font tou­jours l’équa­tion (9). Il ne reste donc plus qu’à iden­ti­fi­er la com­posante à vari­ation finie.

Dans un art­icle [◊] très souvent cité en col­lab­or­a­tion avec Jim Pit­man, Marc Yor a not­am­ment mon­tré com­ment les théorèmes de Ray–Knight per­mettaient de cal­culer la trans­formée de Laplace des carrés de pro­ces­sus de Bessel, E(exp(120Xtμ(dt))) où le pro­ces­sus X=(Xt,t0) a pour loi BESQxd et μ est une mesure de Radon sur ]0,[. Pit­man et Yor ont mon­tré que cette quant­ité pouv­ait être exprimée sous la forme φ()d/2exp(x2φ(0)),φ est l’unique solu­tion pos­it­ive décrois­sante de l’équa­tion de Sturm–Li­ouville y=μy avec pour con­di­tion ini­tiale φ(0)=1. Sup­po­sons pour sim­pli­fi­er que μ est ab­so­lu­ment con­tin­ue, μ(dt)=f(t)dt, avec f:RR+ est une fonc­tion mesur­able et identique­ment nulle sur R, et que x=1. Une étape cru­ciale de [◊] est d’ob­serv­er que, par le second théorème de Ray–Knight, 0Xtμ(dt) a la même loi (et donc la même trans­formée de Laplace) que Rf(x)Lτ1xdx=0τ1f(Bs)ds, où l’iden­tité ci-des­sus découle de la for­mule des dens­ités d’oc­cu­pa­tion (1). Le cal­cul stochastique, et plus spéci­fique­ment les for­mules d’Itô et de Tana­ka, per­met al­ors de véri­fi­er que le pro­ces­sus φ(Bt+)exp(φ(0)2Lt120tf(Bs)ds) est une mar­tin­gale loc­ale, puis d’ap­pli­quer le théorème d’arrêt et d’ob­tenir l’iden­tité E(exp(120τ1f(Bs)ds))=exp(12φ(0)).

Dans une autre dir­ec­tion, et en col­lab­or­a­tion avec Mar­tin Bar­low, Marc Yor s’est intéressé à re­li­er les temps lo­c­aux aux inégalités de Burk­hold­er–Dav­is–Gundy (en abrégé, BDG). Rap­pelons que ces dernières énon­cent l’ex­ist­ence pour chaque p>0 de con­stantes uni­versell­es 0<cpCp< tell­es que, pour tout temps d’arrêt2 T re­latif à un mouvement browni­en réel B, on a l’en­cadre­ment (10)cpE(Tp/2)E((BT)p)CpE(Tp/2),BT=sup0tT|Bt| désigne le su­prem­um ab­solu de B sur l’in­ter­valle de temps [0,T]. Tout d’abord, dans [◊], les auteurs montrent qu’on a égale­ment (11)cpE(Tp/2)E((LT)p)CpE(Tp/2),LT=supxRLTx et 0<cpCp< sont égale­ment des con­stantes uni­versell­es (le résul­tat énoncé dans [◊] est en fait un peu plus général et con­cerne les fonc­tions dites modérées et non pas seule­ment les fonc­tions puis­sances). No­tons que la minor­ation est fa­cile, en ef­fet il suf­fit d’écri­re T=RLTxdx=BTBTLTxdx2BTLT, où la première égalité découle de la for­mule des dens­ités d’oc­cu­pa­tion (1), et la seconde du fait que LTx=0 pour x[BT,BT] (par défi­ni­tion même de LTx). La minor­ation cpE(Tp/2)E((LT)p) s’en­suit aisément en util­is­ant l’inégalité de Cauchy–Schwarz et (10). La ma­jor­a­tion de (11) quant à elle est beau­c­oup plus délic­ate à étab­lir et re­quiert les théorèmes de Ray–Knight. Dans [◊], les mêmes auteurs ont ob­tenu à l’aide d’un lemme dû à Gar­sia, Ro­demich et Rum­sey, des ex­ten­sions pour des semi-mar­tin­gales con­tin­ues, X=(Xt,t0), en étab­lis­sant not­am­ment que pour tout p1, il ex­iste une con­stante numérique kp telle que E((L(X))p)kpE((X+V¯)p),L(X)=supt0,xRLtx(X), X=supt0|Xt|, et V¯ désigne la vari­ation totale du pro­ces­sus à vari­ation finie V. Les inégalités de Bar­low–Yor sont fréquem­ment util­isées par différents auteurs, par ex­emple pour étab­lir des pro­priétés de con­tinu­ité de fa­milles d’intégrales stochastiques.

Les théorèmes de Ray–Knight sont égale­ment à l’ori­gine d’un trav­ail aty­pique [◊] de Marc Yor en col­lab­or­a­tion avec Jonath­an War­ren, que je vais main­ten­ant brièvement décri­re. Considérons un mouvement browni­en réel réfléchi issu de 0, W=(Wt,t0), c’est-à-dire que W a la même loi que |B|, et no­tons pour tout a0 Ta=inf{t0:Wt=a}. Il est fa­cile de transférer le (premi­er) théorème de Ray–Knight au mouvement browni­en réfléchi, et on voit que le pro­ces­sus (T11x,0x1) des temps lo­c­aux de W pris au temps T1 est un carré de pro­ces­sus de Bessel de di­men­sion 2, issu de 0, et re­streint à l’in­ter­valle de temps [0,1]. La con­nais­sance des temps lo­c­aux (T1x,x1) ne per­met pas à elle seule de re­con­stru­ire entière­ment le pro­ces­sus (Wt,0t1), et on s’intéresse naturelle­ment à la loi con­di­tion­nelle de (Bt,0tT1) con­nais­sant (T1x,0x1). Pour cela, War­ren et Yor considèrent tout d’abord une fonc­tion­nelle par­ticulière, le pro­ces­sus quo­tient (Tax/T1x,0xa) pour a<1, et montrent que la loi con­di­tion­nelle de ce derni­er sachant (T1x,0x1) est celle de Y(xadyT1y,0xa)Y désigne un pro­ces­sus de dif­fu­sion (dit de Jac­obi) sur [0,1], ay­ant pour générat­eur in­fin­itésim­al Gf(x)=2x(1x)f(x)+2(1x)f(x), qui est en fait indépendant des temps lo­c­aux (T1x,0x1). Parmi les prin­ci­paux résul­tats de leur trav­ail, ils décriv­ent un pro­ces­sus W^ dont le pro­ces­sus des temps lo­c­aux est un pro­ces­sus de Jac­obi, ce qui peut être in­ter­prété comme une vari­ante du théorème de Ray–Knight. Plus précisément, ils montrent que si l’on défi­nit im­pli­cite­ment W^ par l’iden­tité θ(Wt)=W^At,0t<T1 avec At=0t(T1Ws)2dsetθ(x)=0xdyT1y, al­ors W^ est indépendant du pro­ces­sus des temps lo­c­aux (T1x,0x1). Par ail­leurs, si on note (λtx,0x1) le pro­ces­sus des temps lo­c­aux de W^ évalué au temps t, et T^a=inf{t0:W^t=a}, al­ors pour tout 0<a<1, (λT^1ax,0xa) est un pro­ces­sus de Jac­obi re­streint à l’in­ter­valle de temps [0,a].

War­ren et Yor dénom­ment W^ le “Browni­an burg­lar” en util­is­ant la méta­phore suivante: la po­lice est sur les traces d’un cam­bri­o­leur, et ne dis­pose pour le ret­rouver que de l’in­form­a­tion de ses différents temps de séjours dans les hôtels de la ville, sans connaître ni l’or­dre, ni les dates. Elle doit s’ef­for­cer de re­con­stit­uer l’itinéraire du cam­bri­o­leur le plus prob­able.

4. Inverse du temps local et excursions

Lor­squ’un pro­ces­sus de Markov en temps dis­cret ad­met un point récur­rent, dis­ons 0 pour fix­er les idées, dans le sens où partant de 0 le pro­ces­sus re­tourne pr­esque-sûre­ment en 0, il est naturel — et souvent très utile — de décom­poser sa tra­jectoire sur les in­ter­valles de temps lors de­squels elle ef­fec­tue une ex­cur­sion hors de 0. On peut énumérer ces ex­cur­sions: la première depuis le temps ini­tial jusqu’au premi­er re­tour en 0, la seconde, etc., et par la pro­priété de Markov forte, ces ex­cur­sions sont indépendantes les unes des autres et ont toutes la même loi.

Dans le cas du mouvement browni­en réel, 0 est certes un point récur­rent que la tra­jectoire vis­ite pr­esque-sûre­ment en des temps ar­bit­raire­ment grands; cepend­ant, cette tra­jectoire re­vi­ent immédiate­ment en 0, c’est-à-dire que inf{t>0:Bt=0}=0 p.s., et l’en­semble des zéros du browni­en, Z={t0:Bt=0}, est p.s. un fermé par­fait. On ne peut donc ni par­ler du premi­er temps de re­tour en 0, ni énumérer les ex­cur­sions hors de 0. Néan­moins, K. Itô [e2] a mon­tré que le temps loc­al per­mettait de con­tourn­er cette dif­fi­culté in­trinsèque, comme nous al­lons main­ten­ant l’es­quis­s­er.

Le temps loc­al browni­en au niveau 0, L:tLt, est un pro­ces­sus con­tinu, crois­sant, et qui ne croît que lor­sque B s’an­nule, dans le sens où, pr­esque sûre­ment, le sup­port de la mesure de Stieltjes3 dLt coïncide avec l’en­semble Z des zéros du mouvement browni­en. Le temps loc­al est ain­si un outil fon­da­ment­al pour l’étude de Z et des ex­cur­sions que le mouvement browni­en réal­ise hors de 0. Pour se faire, il est com­mode d’in­troduire l’in­verse du temps loc­al τt:=inf{s0:Ls>t},t0. Le pro­ces­sus τ=(τt,t0) est crois­sant et con­tinu à droite, et véri­fie l’iden­tité Lτt=t (autre­ment dit, τ est un in­verse à droite de L, i.e. Lτ=Id). D’autre part, en not­ant τt=limstτs la lim­ite à gauche de τ en t, on a égale­ment τLt=inf{s>t:Bs=0}etτLt=sup{s<t:Bs=0}, de sorte que si Bt0, al­ors τLt et τLt sont re­spect­ive­ment les ex­trémités gauche et droite de l’in­ter­valle de temps con­ten­ant t et dur­ant le­quel B ef­fec­tue une ex­cur­sion hors de 0. En­fin, on montre fa­cile­ment que l’im­age fermée de τ coïncide avec l’en­semble des zéros du browni­en, Z={τt,t0}cl={τt,t0}{τt:τtτt}p.s. Autre­ment dit, la re­présen­t­a­tion can­o­nique de l’ouvert aléatoire Zc=R+Z comme réuni­on d’in­ter­valles ouverts deux à deux dis­joints est donnée par Zc=]τt,τt[ où l’uni­on est prise sur l’en­semble (aléatoire) des temps t en lesquels τ est dis­con­tinu. Les in­ter­valles ]τt,τt[ s’ap­pel­lent les in­ter­valles d’ex­cur­sion, et à tout t0 tel que τt<τt, on as­socie l’ex­cur­sion de la tra­jectoire browni­enne hors de 0: (12)et(s)=Bs+τt,0sτtτt.

K. Itô a mon­tré que le pro­ces­sus des ex­cur­sions, tet, est un pro­ces­sus de Pois­son ponc­tuel à valeurs dans un es­pace de tra­jectoires. Ceci donne un form­al­isme rigoureux à l’in­tu­ition selon laquelle, de façon très in­formelle, les ex­cur­sions browni­ennes doivent être indépendantes et toutes de même loi, qui a per­mis de déve­lop­per une théorie re­marquable­ment riche et utile.

Marc Yor avait une ad­mir­a­tion pro­fonde pour K. Itô, non seule­ment pour la découverte du cal­cul stochastique, mais égale­ment pour la théorie des ex­cur­sions que Marc a util­isée dans un grand nombre de ses travaux. Marc s’est not­am­ment intéressé aux fonc­tion­nelles ad­dit­ives du browni­en sub­or­données par l’in­verse du temps loc­al. Pour rest­er simple, considérons une fonc­tion­nelle intégrale du type At=0tf(Bs)dspour t0, avec f:RR une fonc­tion mesur­able loc­ale­ment intégrable, et com­po­sons-la avec l’in­verse du temps loc­al. Par ad­dit­iv­ité (c’est-à-dire, dans ce cas, la simple re­la­tion de Chasles), on a Aτt+u=0τt+uf(Bs)ds=0τtf(Bs)ds+τtτt+uf(Bs)ds=Aτt+Aτu, avec Aτu=τtτt+uf(Bs)ds=0τt+uτtf(Bs+τt)ds. Le point clef est que le mouvement browni­en se régénère au temps τt, dans le sens où le pro­ces­sus B=(Bs+τt,s0) ob­tenu par trans­la­tion de la tra­jectoire au temps aléatoire τt, est un nou­veau mouvement browni­en, qui de plus est indépendant de la partie de la tra­jectoire av­ant τt. Cette pro­priété de régénéra­tion découle de la pro­priété de Markov forte du mouvement browni­en, et du fait que τt est un temps d’arrêt en le­quel B s’an­nule.

On peut al­ors ré-écri­re Aτu=0τuf(Bs)ds, avec τu=τt+uτt, et on véri­fie sans peine que le pro­ces­sus τ=(τu,u0) n’est autre que l’in­verse du temps loc­al du mouvement browni­en B. La re­la­tion Aτt+u=Aτt+Aτu montre ain­si que le pro­ces­sus tAτt a des ac­croisse­ments indépendants et sta­tion­naires; on dit que c’est un pro­ces­sus de Lévy. En conséquence, sa loi, en tant que pro­ces­sus aléatoire, est entière­ment déter­minée par une mar­ginale uni­di­men­sion­nelle, c’est à dire par ex­emple par la loi de sa valeur prise au temps t=1, Aτ1, dont nous avons vu à la sec­tion précédente com­ment cal­culer la trans­formée de Laplace.

Rap­pelons par ail­leurs que la struc­ture d’un pro­ces­sus de Lévy ξ=(ξt,t0) est pour l’es­sen­tiel décrite par ses sauts Δξt:=ξtξt, et que ces derniers for­ment un pro­ces­sus de Pois­son ponc­tuel (il s’agit de la célèbre décom­pos­i­tion de Lévy–Itô). Dans la situ­ation précédente où ξt=Aτt, on a Δξt=AτtAτt=τtτtf(Bs)ds, et on peut exprimer cette dernière quant­ité en ter­mes de l’ex­cur­sion et définie par (12): τtτtf(Bs)ds=f(et(s))ds, où l’intégrale dans le membre de droite est prise sur le temps de vie de l’ex­cur­sion et. Ain­si la théorie des ex­cur­sions d’Itô per­met de déter­miner le pro­ces­sus des sauts de tAτt.

Dans un su­perbe art­icle [◊] en col­lab­or­a­tion avec Phil­ippe Bi­ane, les idées es­quissées ci-des­sus ont été déve­loppées dans le cas où f(x)=1/x, et plus générale­ment f(x)=sgn(x)|x|γ avec γ>3/2. Plus précisément, pour 3/2<γ1, la fonc­tion f n’étant pas loc­ale­ment intégrable au voisin­age de 0, il con­vi­ent de définir la fonc­tion­nelle At au sens des valeurs prin­cip­ales de Cauchy, c’est-à-dire comme limε0+0t1{|Bs|>ε}sgn(Bs)|Bs|γds=limε0+εxγ(LtxLtx)dx, où l’ex­ist­ence de la lim­ite découle de la régu­lar­ité de Hölder (d’or­dre 1/2ε pour tout ε>0) des temps lo­c­aux browni­ens. La pro­priété d’in­vari­ance par change­ment d’échelle du mouvement browni­en en­traîne aisément que le pro­ces­sus de Lévy ξ=Aτ est plus précisément un pro­ces­sus stable symétrique d’ex­posant 1/(2+γ). En s’ap­puyant en grande partie sur la théorie des ex­cur­sions, Bi­ane et Yor étab­lis­sent un très grand nombre d’iden­tités en loi et de for­mules ex­pli­cites. Par ex­emple, pour γ=1, la fonc­tion­nelle A peut être vue comme la trans­formée de Hil­bert des temps lo­c­aux, At:=Ht=0x1(LtxLtx)dx, et ils ob­tiennent la for­mule re­marquable suivante E(exp(iaπHτtb22τt))=exp(tacoth(a/b)), avec a,bR, b0. Pour b=0, on a E(exp(iaπHτt))=exp(t|a|), c’est-à-dire que (π1Hτt,t0) est un pro­ces­sus de Cauchy stand­ard.

Dans une dir­ec­tion différente, la théorie des ex­cur­sions d’Itô joue un rôle es­sen­tiel dans plusieurs travaux que Marc Yor et Jim Pit­man ont con­sacrés aux lon­gueurs des ex­cur­sions, à leurs hauteurs, ou plus générale­ment à di­verses fonc­tion­nelles des ex­cur­sions. Ces travaux cul­min­er­ont avec l’étude de la fa­mille à deux paramètres des dis­tri­bu­tions de Pois­son–Di­rich­let; nous ren­voy­ons le lec­teur au texte de Jim Pit­man dans ce volume pour une présen­t­a­tion détaillée de ce sujet.

5. Temps locaux d’intersection

Dans cette sec­tion, nous nous intéresser­ons au mouvement browni­en n-di­men­sion­nel avec n2, que nous noter­ons tou­jours B=(Bt,t0) par sim­pli­cité. Il est bi­en con­nu, et fa­cile à étab­lir, que les points sont po­laires pour B, dans le sens où pour tout xRn, la prob­ab­ilité que la tra­jectoire browni­enne passe par x en un temps stricte­ment pos­i­tif, est nulle. Il en découle aisément que la mesure de Le­besgue de l’en­semble B={Bt:t>0} des points de Rn vis­ités par la tra­jectoire browni­enne, a une mesure de Le­besgue nulle, pr­esque-sûre­ment. En ef­fet, si nous dési­gnons par λ la mesure de Le­besgue n-di­men­sion­nelle, al­ors le théorème de Fu­bini–Ton­elli donne E(λ(B))=E(Rn1B(x)λ(dx))=RnE(1B(x))λ(dx)=RnR(xB)λ(dx), et le ter­me de droite vaut zéro puisque, les points étant po­laires, nous savons que R(xB)=0 pour chaque xRn. Comme pour tout t0, la mesure d’oc­cu­pa­tion μt définie par Rnf(x)μt(dx)=0tf(Bs)ds avec f:RnR une fonc­tion mesur­able bornée générique, est portée par une partie com­pacte de B et donc de mesure de Le­besgue nulle, le théorème de Radon–Nikodym as­sure al­ors que pr­esque-sûre­ment, la mesure aléatoire μt est sin­gulière par rap­port à λ. On ne peut donc pas définir de temps loc­al browni­en en di­men­sion n2 comme dens­ité d’oc­cu­pa­tion.

À partir des années 1950, Dvoret­sky, Erdös et Kak­utani ont étudié les points mul­tiples de la tra­jectoire browni­enne. Ils ont mon­tré l’ab­sence de points doubles en di­men­sion n4, c’est-à-dire que la prob­ab­ilité qu’il ex­iste des in­stants dis­tincts en lesquelles la courbe browni­enne passe par le même point, R(s,t:st et Bs=Bt), est nulle. En re­vanche, cette prob­ab­ilité vaut 1 en di­men­sion n=2 ou 3; plus précisément en di­men­sion n=2, on peut pr­esque-sûre­ment trouver des points de mul­ti­pli­cité ar­bit­raire, al­ors qu’en di­men­sion n=3, il n’ex­iste pr­esque-sûre­ment pas de point triple. Ces résul­tats très frap­pants ont été la source d’un grand nombre de travaux en théorie des prob­ab­ilités bi­en sûr, mais aus­si en ana­lyse har­mo­nique et en physique mathématique (où l’intérêt pour les tra­jectoires aléatoires sans auto-in­ter­sec­tions est par­ticulière­ment mar­qué).

Motivé par des travaux de phys­i­ciens (S. Ed­wards, K. Sy­man­zik, J. West­water, …), Jay Rosen s’est penché dès le début des années 1980 sur les mesur­es aléatoires νA, avec A partie mesur­able bornée de R+×R+, qui sont définies par Rnf(x)νA(dx)=(u,v)Af(BuBv)dudv. Il a mon­tré qu’elles étaient pr­esque-sûre­ment ab­so­lu­ment con­tin­ues par rap­port à la mesure de Le­besgue en di­men­sions n=2 et n=3 (en di­men­sion supérieure, l’ab­sence de point double de la tra­jectoire browni­enne en­traine que νA est sin­gulière, par un ar­gu­ment proche du précédent). On peut al­ors définir des temps lo­c­aux d’in­ter­sec­tion (α(x,A),xRn) comme dens­ités de νA, i.e. (u,v)Af(BuBv)dudv=Rnf(x)α(x,A)λ(dx).

Jay Rosen [◊] établit que ces temps lo­c­aux d’in­ter­sec­tions dépendaient con­tinûment de la vari­able d’es­pace x, pour­vu que le boréli­en A reste éloigné de la di­ag­onale D={(u,u),uR+}. En re­vanche, un phénomène d’ex­plo­sion se produit pour α(0,A) lor­sque A s’ap­proche de D; ceci a été quan­ti­fié précisément en di­men­sion n=2 par S. R. Varadhan. J. Rosen a en­suite ob­tenu une première for­mule du type de celle de Tana­ka (2) qui per­met de re­présenter α(x,A) pour A=[a,b]×[c,d] avec b<c en ter­mes d’une intégrale stochastique.

Marc Yor [◊] a dérivé des for­mules plus simples pour re­présenter ces temps lo­c­aux d’in­ter­sec­tion. En pren­ant pour A={(s,u):0s<ut}, il ob­tient en di­men­sion n=2, pour x0 0t(ln|BtBsx|ln|x|)ds=0t(dBu;0udsBuBsx|BuBsx|2)+πα(x,A), et en di­men­sion n=3 0t(|BuBsx|1|x|1)ds=0t(dBu;0udsBuBsx|BuBsx|3)2πα(x,A).

Ces for­mules, auxquelles Marc don­nera le nom de Tana­ka–Rosen, sont par­ticulière­ment utiles pour étud­i­er le com­porte­ment de α(x,A) lor­sque x0. Elles per­mettent not­am­ment d’étab­lir as­sez sim­ple­ment le résul­tat de renor­m­al­isa­tion de Varadhan en di­men­sion n=2, et son pendant en di­men­sion n=3. Toute­fois, et Marc le re­con­nais­sait lui-même, ce sont d’autres cher­ch­eurs que lui, not­am­ment R. Bass, X. Chen, J.-F. Le Gall et J. Rosen, qui sont allés le plus loin dans l’étude des temps lo­c­aux d’in­ter­sec­tion browni­ens et de leurs ap­plic­a­tions aux points mul­tiples.

6. En guise de conclusion

Je voudrais con­clure par une an­ec­dote per­son­nelle, qui re­flète as­sez bi­en je crois une des façons que Marc avait de trav­ailler. Notre dernière col­lab­or­a­tion, pendant l’été 2013, por­tait égale­ment sur les temps lo­c­aux, et plus précisément pour les pro­ces­sus à vari­ation finie. Tout avait com­mencé avec un sujet d’ex­a­men qu’il avait rédigé pour un de ses cours (Marc pro­po­sa­it souvent des sujets ori­gin­aux liés à ses recherches récen­tes) et qu’il m’avait en­voyé. Marc pen­sait qu’il y avait peut-être là matière à des déve­lop­pe­ments et m’avait pro­posé d’y réfléchir avec lui. Après quelques mois d’échanges par fax et cour­ri­er élec­tro­nique, quand notre trav­ail m’a semblé abouti et avoir pris une forme pr­esque défi­nit­ive, j’ai rédigé un court art­icle et l’ai en­voyé à Marc pour re­lec­ture. Outre quelques cor­rec­tions de fautes de frappes et d’im­précisions, Marc com­mente la preuve du résul­tat prin­cip­al: “tiens, on ap­plique ici en­core le théorème de Fu­bini…”. Sur le coup, je n’ai pas com­pris; bi­en sûr le théorème de Fu­bini est un outil de base en ana­lyse, on l’ap­plique très souvent. Puis j’ai réfléchi à sa re­marque et ai fini par réal­iser qu’il fal­lait com­plètement changer de point de vue. En se con­centrant sur le théorème de Fu­bini, on par­venait à don­ner à notre résul­tat une forme plus générale, et sur­tout la démon­stra­tion de­venait limp­ide. Ain­si, partant d’une re­marque très simple, en l’oc­cur­rence un banal sujet d’ex­a­men, en démont­ant le mécan­isme afin d’en mieux com­pren­dre tous les ressorts, en cher­chant à général­iser, et en se lais­sant guider par une petite mu­sique intérieure, on abou­tis­sait à un joli résul­tat nou­veau.

Marc avait une in­sa­ti­able curi­os­ité mathématique, doublée d’une ca­pa­cité de trav­ail hors du com­mun, et pour lui, la petite mu­sique intérieure était une sym­phonie.