by Jean Bertoin
La notion de temps local a été introduite par Paul Lévy, qui en a souligné le rôle dans l’étude du mouvement brownien réel, et Marc Yor, en digne héritier, lui a accordé une place de choix, pour ne pas dire prépondérante, dans son œuvre scientifique. Marc Yor a commencé à travailler sur temps locaux alors que la théorie (calcul stochastique et formule de Tanaka, théorèmes de Ray–Knight, théorie des excursions, …) avait déjà été mise en place. Comme ce fut le cas pour d’autres de ses recherches, il a mis à profit son extraordinaire talent à mener des calculs pour découvrir un très grand nombre de formules et de résultats frappants qui ont permis de révéler la remarquable richesse du domaine. Signalons qu’une simple recherche sur MathSciNet avec pour mot clef “local time” conduit à une centaine de recensions d’articles dont Marc est auteur. Bien évidemment, il ne sera pas question ici de chercher à retracer un nombre aussi important de contributions. Je me contenterai d’essayer de présenter dans leur cadre, parfois de façon informelle, quelques résultats parmi les plus significatifs et dont le choix est bien sûr personnel. Certaines omissions évidentes ne sont justifiées que par le souci d’éviter trop de recoupements avec d’autres textes de ce volume.
L’intérêt que Marc Yor a porté aux temps locaux s’est également manifesté dans ses activités d’animation et d’encadrement de la recherche, et bien sûr, d’enseignant. Au tout début de sa carrière à l’Université Pierre et Marie Curie, en 1976–77, il y organise avec Jacques Azéma un séminaire sur les temps locaux, dont les exposés seront publiés l’année suivante chez Astérisque [◊] et dont certains chapitres serviront longtemps de références de base dans ce domaine. Le thème des temps locaux restera présent dans de nombreux groupes de travail qu’il animera par la suite. Par ailleurs, Marc a enseigné pendant une trentaine d’années un cours intitulé “Temps locaux browniens et théorie des excursions”, dont le contenu a évolué au fil de ses travaux et de ses intérêts. Des notes de ce cours sont d’abord parues dans [◊], puis ont été récemment reprises dans les monographies avec B. Mallein [◊] et J.-Y. Yen [◊], voir aussi les chapitres VI, XI et XII de son livre avec D. Revuz [◊].
1. Temps locaux et mesure d’occupation

Plus généralement, on peut définir de même le temps local à un niveau
2. Temps locaux et calcul stochastique
En 1963, H. Tanaka a proposé une formule remarquable pour représenter les temps locaux browniens:
Le principal intérêt de la formule de Tanaka est qu’elle permet l’étude des temps locaux au moyen du formidable outil qu’est le calcul stochastique.
Ce dernier, introduit par K. Itô pour le mouvement brownien en 1944, a été étendu au cours des années 1960–70 aux semi-martingales, notamment grâce aux travaux de H. Kunita, S. Watanabe et P.A. Meyer, ce qui a élargi considérablement son champ d’application. Rappelons que dans un espace de probabilité filtré, on appelle semi-martingale un processus aléatoire
On commence par définir les temps locaux
Dans un des exposés du Séminaire
[◊],
Marc Yor a étendu le résultat de Trotter relatif à la continuité des temps locaux browniens. Il a montré que pour toute semi-martingale continue, il existe toujours une version du processus de ses temps locaux
En effet, le processus
Dans une autre direction, et en collaboration avec Nicolas Bouleau
[◊],
Marc s’est intéressé à la variation quadratique (au sens de (6)) des temps locaux des semi-martingales. Plus précisément, ils ont établi que pour toute semi-martingale réelle continue
3. Autour des théorèmes de Ray–Knight
En 1963, D. B. Ray et F. Knight obtinrent indépendamment des descriptions remarquables de la loi des temps locaux browniens pris en certains temps aléatoires.
Leurs résultats font apparaître des carrés de processus
de Bessel, que nous allons tout d’abord introduire. Le carré de
la norme euclidienne d’un mouvement brownien en dimension
Le premier théorème de Ray–Knight concerne les temps locaux brownien
Le second théorème de Ray–Knight concerne quant à lui le premier instant en lequel le temps local au niveau 0,
Les théorèmes de Ray–Knight ont de très nombreuses applications pour le mouvement brownien réel, et ils ont naturellement beaucoup intéressé Marc Yor. Comme il avait coutume de le dire, Marc a cherché de plusieurs façons “à les expliquer”, “à mieux les comprendre”, par exemple en donnant de nouvelles preuves. L’une d’elles, que je vais rapidement esquisser, est particulièrement élégante. Des propriétés classiques du calcul stochastique montrent que la semi-martingale
Dans un article
[◊]
très souvent cité en collaboration avec Jim Pitman, Marc Yor a notamment montré comment les théorèmes de Ray–Knight permettaient de calculer la transformée de Laplace des carrés de processus de Bessel,
Dans une autre direction, et en collaboration avec Martin Barlow,
Marc Yor s’est intéressé à relier les temps locaux aux inégalités de Burkholder–Davis–Gundy (en abrégé, BDG).
Rappelons que ces dernières énoncent l’existence pour chaque
Les théorèmes de Ray–Knight sont également à l’origine d’un
travail atypique
[◊]
de Marc Yor en collaboration avec Jonathan Warren, que je vais maintenant brièvement décrire. Considérons un mouvement brownien réel réfléchi issu de 0,
Warren et Yor dénomment
4. Inverse du temps local et excursions
Lorsqu’un processus de Markov en temps discret admet un point récurrent, disons 0 pour fixer les idées, dans le sens où partant de 0 le processus retourne presque-sûrement en 0, il est naturel — et souvent très utile — de décomposer sa trajectoire sur les intervalles de temps lors desquels elle effectue une excursion hors de 0. On peut énumérer ces excursions: la première depuis le temps initial jusqu’au premier retour en 0, la seconde, etc., et par la propriété de Markov forte, ces excursions sont indépendantes les unes des autres et ont toutes la même loi.
Dans le cas du mouvement brownien réel, 0 est certes un point récurrent que la trajectoire visite presque-sûrement en des temps arbitrairement grands; cependant, cette trajectoire revient immédiatement en 0, c’est-à-dire que
Le temps local brownien au niveau 0,
K. Itô a montré que le processus des excursions,
Marc Yor avait une admiration profonde pour K. Itô, non seulement pour la découverte du calcul stochastique, mais également pour la théorie des excursions que Marc a utilisée dans un grand nombre de ses travaux. Marc s’est notamment intéressé aux fonctionnelles additives du brownien subordonnées par l’inverse du temps local.
Pour rester simple, considérons une fonctionnelle intégrale du type
On peut alors ré-écrire
Rappelons par ailleurs que la structure d’un processus de Lévy
Dans un superbe article
[◊]
en collaboration avec Philippe Biane, les idées esquissées ci-dessus ont été développées dans le cas où
Dans une direction différente, la théorie des excursions d’Itô joue un rôle essentiel dans plusieurs travaux que Marc Yor et Jim Pitman ont consacrés aux longueurs des excursions, à leurs hauteurs, ou plus généralement à diverses fonctionnelles des excursions. Ces travaux culmineront avec l’étude de la famille à deux paramètres des distributions de Poisson–Dirichlet; nous renvoyons le lecteur au texte de Jim Pitman dans ce volume pour une présentation détaillée de ce sujet.
5. Temps locaux d’intersection
À partir des années 1950, Dvoretsky, Erdös et Kakutani ont étudié les points multiples de la trajectoire brownienne. Ils ont montré l’absence de points doubles en dimension
Motivé par des travaux de physiciens (S. Edwards, K. Symanzik, J. Westwater, …), Jay Rosen s’est penché dès le début des années 1980 sur les mesures aléatoires
Jay Rosen
[◊]
établit que ces temps locaux d’intersections dépendaient continûment de la variable d’espace
Marc Yor
[◊]
a dérivé des formules plus simples pour représenter ces temps locaux d’intersection. En prenant pour
Ces formules, auxquelles Marc donnera le nom de Tanaka–Rosen, sont particulièrement utiles pour étudier le comportement de
6. En guise de conclusion
Je voudrais conclure par une anecdote personnelle, qui reflète assez bien je crois une des façons que Marc avait de travailler. Notre dernière collaboration, pendant l’été 2013, portait également sur les temps locaux, et plus précisément pour les processus à variation finie. Tout avait commencé avec un sujet d’examen qu’il avait rédigé pour un de ses cours (Marc proposait souvent des sujets originaux liés à ses recherches récentes) et qu’il m’avait envoyé. Marc pensait qu’il y avait peut-être là matière à des développements et m’avait proposé d’y réfléchir avec lui. Après quelques mois d’échanges par fax et courrier électronique, quand notre travail m’a semblé abouti et avoir pris une forme presque définitive, j’ai rédigé un court article et l’ai envoyé à Marc pour relecture. Outre quelques corrections de fautes de frappes et d’imprécisions, Marc commente la preuve du résultat principal: “tiens, on applique ici encore le théorème de Fubini…”. Sur le coup, je n’ai pas compris; bien sûr le théorème de Fubini est un outil de base en analyse, on l’applique très souvent. Puis j’ai réfléchi à sa remarque et ai fini par réaliser qu’il fallait complètement changer de point de vue. En se concentrant sur le théorème de Fubini, on parvenait à donner à notre résultat une forme plus générale, et surtout la démonstration devenait limpide. Ainsi, partant d’une remarque très simple, en l’occurrence un banal sujet d’examen, en démontant le mécanisme afin d’en mieux comprendre tous les ressorts, en cherchant à généraliser, et en se laissant guider par une petite musique intérieure, on aboutissait à un joli résultat nouveau.
Marc avait une insatiable curiosité mathématique, doublée d’une capacité de travail hors du commun, et pour lui, la petite musique intérieure était une symphonie.