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Celebratio Mathematica

Marc Yor

Marc Yor et les nombres de tours du mouvement brownien

by Jean-François Le Gall

L’étude des en­roul­e­ments du mouvement browni­en au­tour des points du plan a été l’un des sujets de prédilec­tion de Marc Yor. C’est aus­si le sujet sur le­quel il a ob­tenu deux de ses résul­tats les plus fameux, la loi de l’in­dice du lacet browni­en et, avec Jim Pit­man, la loi asymp­totique des nombres de tours du mouvement browni­en plan au­tour d’un nombre fini de points. Ce derni­er résul­tat était l’ex­ten­sion naturelle d’un théorème célèbre de Frank Spitzer dans son trav­ail “Some the­or­ems con­cern­ing two-di­men­sion­al Browni­an mo­tion”, l’un des art­icles sur le mouvement browni­en que Marc Yor ad­mirait le plus (pr­esque) à égalité avec les con­tri­bu­tions de Paul Lévy et le traité classique d’Itô et McK­ean [e3]. Pour Marc Yor, le thème des “nombres de tours” était, dans les années 1980 et plus tard, devenu une sorte d’ap­pel­la­tion générique, qui re­groupait les travaux sur les en­roul­e­ments du mouvement browni­en, mais aus­si bi­en d’autres résul­tats asymp­totiques, l’étude détaillée des pro­ces­sus de Bessel et di­verses ap­plic­a­tions de la théorie des ex­cur­sions. Ces do­maines lui tenaient par­ticulière­ment à cœur: il est sig­ni­fic­atif que dans sa mono­graph­ie “Some as­pects of Browni­an mo­tion, Part I” [12] deux chapitres soi­ent con­sacrés aux nombres de tours du mouvement browni­en, et deux autres trait­ent des carrés de pro­ces­sus de Bessel. Un aperçu des con­tri­bu­tions de Marc Yor à ces do­maines peut aus­si être trouvé dans les chapitres X, XI et XIII de son traité [11] avec Daniel Re­vuz. Notre ob­jec­tif plus mod­este est de présenter quelques-uns des art­icles les plus sig­ni­fic­atifs que Marc Yor et ses co-auteurs ont écrits au­tour de ces thématiques.

Les travaux que nous décrivons ci-des­sous sont re­présen­t­atifs de l’œuvre mathématique de Marc Yor. Son ex­cep­tion­nelle maîtrise du cal­cul stochastique lui per­met de men­er à bi­en de nom­breux cal­culs ex­pli­cites de lois, pour l’in­dice du lacet browni­en comme pour les fonc­tion­nelles de pro­ces­sus de Bessel dans ses travaux avec Jim Pit­man. Lor­sque l’ob­ten­tion des lois lim­ites par des cal­culs ex­pli­cites n’est pas pos­sible, il par­vi­ent aus­si à créer de nou­veaux outils, comme la ver­sion asymp­totique du théorème de Knight, qui donne de manière élégante les pro­priétés d’indépendance asymp­totique des “petits tours” au­tour de plusieurs points du plan. Dans le do­maine des nombres de tours comme dans beau­c­oup d’autres sujets con­cernant le mouvement browni­en et les pro­ces­sus con­nexes, les travaux de Marc Yor auront considérable­ment fait pro­gress­er nos con­nais­sances.

1. Le théorème de Spitzer et la méthode de pinching

Comme souvent, Marc Yor a trouvé l’in­spir­a­tion de ses recherches sur les nombres de tours dans l’œuvre de Paul Lévy et ses pro­longe­ments. No­tons (Zt)t0 un mouvement browni­en à valeurs dans le plan com­plexe C, issu d’un point z00. Comme on sait que la courbe de Z ne re­passe pr­esque sûre­ment pas par 0, on peut définir une déter­min­a­tion con­tin­ue θt de l’ar­gu­ment de Zt. Dans son livre “Pro­ces­sus stochastiques et mouvement browni­en”, Lévy donne des ar­gu­ments simples qui montrent qu’asymp­totique­ment |θt| est au moins de l’or­dre de logt, mais très justement il ob­serve que l’or­dre de grandeur vérit­able doit être plus grand. Cela est véri­fié en 1958 par Spitzer [e2], qui montre que (1)2logtθtt(loi)CC désigne une vari­able aléatoire de Cauchy stand­ard, dont la dens­ité sur R est 1π11+x2.

La preuve de Spitzer re­pose sur un cal­cul ex­pli­cite de trans­formée de Four­i­er (voir [e3], p. 270–271), et n’ex­plique pas vraiment l’ap­par­i­tion de la loi de Cauchy. Dav­id Wil­li­ams [e5] va fournir cette ex­plic­a­tion au moy­en de la méthode de “pinch­ing”. Sup­po­sons pour sim­pli­fi­er que z0=1 — on se ramène très fa­cile­ment à ce cas — ce qui per­met de pren­dre aus­si θ0=0. Ecrivons al­ors le mouvement browni­en Z en co­or­données po­laires sous la forme Zt=Rteiθt. La décom­pos­i­tion en skew-product (produit semi-dir­ect) per­met d’écri­re logRt=βHt, θt=γHt,(βs)s0 et (γs)s0 sont deux mouve­ments browni­ens réels indépendants is­sus de 0, et pour tout t0, Ht=0tdsRs2. Cette décom­pos­i­tion est en fait un cas par­ticuli­er de l’in­vari­ance con­forme des tra­jectoires du mouvement browni­en com­plexe. Pour tout a>1, po­sons en­suite Ta=inf{t0:Rt=a} et re­marquons que HTa=inf{s0:βs=loga}=σloga, si on défi­nit σr=inf{s0:βs=r} pour tout rR. Il en découle aus­sitôt que θTa=γσloga. Mais il est classique (et fa­cile à montrer) que la loi d’un mouvement browni­en réel évalué au temps d’at­teinte d’un point par un second mouvement browni­en réel indépendant est une loi de Cauchy, et plus précisément on trouve ain­si que θTa a même loi que (loga)C. Ain­si, pour tout a>1, (loga)1θTa suit ex­acte­ment la loi de Cauchy stand­ard.

Com­ment en­suite pass­er au com­porte­ment asymp­totique de θt ? L’idée de la méthode de pinch­ing est de dire que θt est “proche” de θTt. En ef­fet un ar­gu­ment de change­ment d’échelle montre que θtθTt a même loi que la quant­ité θ1θT1 évaluée pour un mouvement browni­en com­plexe issu de 1/t. On en déduit fa­cile­ment que θtθTt con­verge en loi quand t vers la quant­ité θ[T1,1] re­présent­ant la vari­ation de l’ar­gu­ment d’un mouvement browni­en com­plexe issu de 0 entre les in­stants T1 et 1. En écrivant al­ors 2logtθt=1logtθTt+2logt(θtθTt) et en ob­ser­v­ant que le premi­er ter­me du membre de droite suit ex­acte­ment la loi de C al­ors que le second con­verge vers 0 en prob­ab­ilité, on ob­tient le théorème de Spitzer.

Marc Yor, qui était proche de Dav­id Wil­li­ams, com­prit vite l’intérêt de la méthode de pinch­ing et dans un art­icle avec Pierre Mes­su­lam [4] en tira d’autres ap­plic­a­tions avec en vue l’ob­ten­tion de la loi lim­ite des nombres de tours au­tour d’un nombre fini de points. Cette loi lim­ite ne sera ob­tenue que plus tard dans un trav­ail im­port­ant avec Jim Pit­man [6], mais les idées précédentes joueront en­core un rôle décisif. Nous re­vien­drons sur tous ces travaux dans le para­graphe 3 ci-des­sous, mais nous dis­cutons d’abord un autre résul­tat très im­port­ant de Marc Yor lui aus­si lié au théorème de Spitzer.

2. La loi de l’indice du lacet brownien

Comme men­tionné ci-des­sus, la première preuve du théorème de Spitzer re­po­sa­it sur le cal­cul ex­pli­cite de la loi de θt. Une ques­tion évidente était de cal­culer la loi du nombre de tours ef­fectués au­tour d’un point par un lacet browni­en, c’est-à-dire un mouvement browni­en com­plexe con­di­tionné à re­venir à son point de départ au bout d’un temps fixé. Ce cal­cul et beau­c­oup d’autres sont ef­fectués dans l’art­icle [1]. No­tons main­ten­ant (Zt)0t1 un lacet browni­en com­plexe de lon­gueur 1 issu du point z0, et sup­po­sons z00. Comme le pro­ces­sus ne vis­ite pas 0, on peut à nou­veau définir une déter­min­a­tion con­tin­ue θt, 0t1 de l’ar­gu­ment de Zt, et l’in­dice du lacet browni­en est sim­ple­ment 12π(θ1θ0). La loi de cette quant­ité est al­ors déter­minée par la for­mule, val­able pour tout en­ti­er kZ{0}, (2)P(θ1θ0=2kπ)=er(Φr((2k1)π)Φr((2k+1)π)),r=|z0|2 et la fonc­tion Φr est im­paire et donnée par Φr(x)=xπ0ercosh(t)dtt2+x2, pour tout x0. Re­marquons que, pour k=0, on déduit de (2) que (3)P(θ1θ0=0)=12Φr(π).

L’art­icle [1] con­tient beau­c­oup d’autres for­mules re­marquables, dont l’ex­pres­sion ana­logue à (2) pour un pont browni­en issu de z0 et se ter­min­ant en z10. Une étape cru­ciale des preuves est l’ob­ten­tion de la for­mule suivante, où l’on reprend les nota­tions et hy­pothèses du para­graphe précédent, avec un mouvement browni­en com­plexe issu de z0: pour tous t>0, ρ>0 et λ>0, (4)E[exp(iλ(θtθ0))|Rt=ρ]=E[exp(λ22Ht)|Rt=ρ]=Iλ(ρ|z0|t)I0(ρ|z0|t),Iλ désigne la fonc­tion de Bessel modi­fiée du premi­er or­dre et d’in­dice λ. La première égalité est une conséquence immédiate de la décom­pos­i­tion en skew-product, et le point-clé est donc la seconde, qui est ob­tenue à partir d’une re­la­tion d’ab­solue con­tinu­ité entre lois de pro­ces­sus de Bessel sur laquelle nous re­vien­drons dans la partie 5 ci-des­sous.

De manière intéress­ante, ces cal­culs ont eu des pro­longe­ments récents liés à l’étude des pro­ces­sus SLE. No­tons I l’intérieur du lacet browni­en, c’est-à-dire le com­plémen­taire de la com­posante con­nexe non bornée de C{Zt:0t1} (Lawl­er, Schramm et Wern­er ont mon­tré que la di­men­sion de Haus­dorff de la frontière de I est 4/3, con­firm­ant ain­si une con­jec­ture fameuse de Man­del­brot). Pour tout nZ{0}, no­tons In l’en­semble de tous les points z de C{Zt:0t1} tels que l’in­dice du lacet browni­en au­tour de z soit égal à n. Al­ors InI. En re­vanche, sa­voir que l’in­dice du lacet browni­en au­tour de z est nul ne per­met pas de décider si zI ou non. En not­ant |A| la mesure de Le­besgue d’un sous-en­semble mesur­able A de C, on déduit de la for­mule (2) que, pour tout nZ{0}, E[|In|]=12πn2 (voir [e15]). En util­is­ant les pro­ces­sus SLE, Gar­b­an et Trujillo-Fer­reras [e15] montrent par ail­leurs que E[|I|]=π5. En com­bin­ant les deux for­mules précédentes, on ob­tient que l’aire moy­enne des points z en­tourés par le lacet browni­en mais tels que l’in­dice au­tour de z soit nul est π/30.

Av­ant de con­clure ce para­graphe, une an­ec­dote per­son­nelle qui éclaire aus­si cer­tains as­pects de la per­son­nalité de Marc Yor. Début oc­tobre 1999, j’as­sistai au premi­er cours donné par Marc dans la prépar­a­tion à l’op­tion de prob­ab­ilités de l’agréga­tion à l’Ecole nor­male supérieure. Cette séance fut con­sacrée à des cal­culs qui me parurent hor­rible­ment com­pli­qués — mais cer­tains de mes ca­marades pensèrent différem­ment — au­tour de trans­formées de Four­i­er et de cal­culs d’intégrales dans le plan com­plexe. Ce n’est que bi­en plus tard que je découv­ris que Marc nous avait fait repren­dre les prin­ci­paux cal­culs men­ant à la loi de l’in­dice du lacet browni­en... Tout au long de sa carrière, prin­cip­ale­ment dans ses cours de DEA, Marc Yor a aimé faire part­ager à ses étu­di­ants les derniers résul­tats de ses travaux de recher­che, ce qui pouv­ait être ex­trêmement stim­u­lant, mais par­fois aus­si un peu ef­fray­ant.

3. Enroulements autour de plusieurs points

Le théorème de Spitzer (1) fournit la loi asymp­totique du nombre de tours d’un mouvement browni­en plan au­tour d’un point fixé autre que son point de départ. La ques­tion évidente, déjà men­tionnée ci-des­sus, était al­ors d’ob­tenir la loi asymp­totique con­jointe des nombres de tours au­tour de p points. De manière plus précise, sup­po­sons main­ten­ant le mouvement browni­en com­plexe Z issu de 0 et soi­ent z1,,zp des points dis­tincts de C{0}. Pour tout 1jp, soit θtj une déter­min­a­tion con­tin­ue de l’ar­gu­ment de Ztzj. Al­ors, peut-on montrer la con­ver­gence en loi de 2logt(θt1,θt2,,θtp) et décri­re la loi lim­ite? Bi­en en­tendu, si cette loi lim­ite ex­iste, le théorème de Spitzer montre que chacune de ses mar­ginales est une loi de Cauchy stand­ard. Cepend­ant, il n’était pas si fa­cile de “dev­iner” la dépendance entre ces lois mar­ginales, et le problème devait résis­ter aux ef­forts de Marc Yor et d’autres pendant quelques années.

Une première tent­at­ive donna lieu à l’art­icle [4] de Mes­su­lam et Yor publié en 1982 (Pierre Mes­su­lam était l’un de mes amis les plus proches à l’Ecole nor­male supérieure et cet art­icle joua un rôle im­port­ant dans ma décision de préparer ma thèse avec Marc: le dy­nam­isme dont il faisait preuve dans la dir­ec­tion du trav­ail de Pierre Mes­su­lam, al­ors en thèse avec lui, me con­vain­quit que je ne saur­ais trouver un meil­leur dir­ec­teur). L’art­icle [4] in­troduit la no­tion-clé de “petits tours” et “grands tours” du mouvement browni­en. In­tu­it­ive­ment, les petits tours au­tour de z sont ceux ef­fectués par le mouvement browni­en dans un disque de centre z, et les grands tours sont ceux ef­fectués à l’extérieur de ce même disque. De manière plus précise, on intègre la vari­ation de l’ar­gu­ment de Ztz sur l’en­semble des in­stants où Zt est (ou n’est pas) dans le disque. Un raffine­ment de la méthode de pinch­ing per­met à Mes­su­lam et Yor [4], The­or­em 7, de montrer que, pour tout ε>0, 2logt(0t1{|Zsz1|ε}dθs1,0t1{|Zsz1|>ε}dθs1,0t1{|Zsz2|>ε}dθs2)(5)t(loi)(0σ11{βs0}dγs,0σ11{βs>0}dγs,0σ11{βs>0}dγs),β et γ sont deux mouve­ments browni­ens réels indépendants is­sus de 0, et σ1=inf{s0:βs=1}. Si l’on com­bine les con­ver­gences des deux premières com­posantes dans (5) on ret­rouve bi­en le fait que (2/logt)θt1 con­verge en loi vers γσ1 ce qui est le théorème de Spitzer. Le fait que la troisième com­posante ait la même lim­ite que la seconde est in­tu­it­ive­ment clair: les grands tours au­tour de z1 et de z2 sont les mêmes. On voit bi­en ce qui manque pour ob­tenir la loi asymp­totique du couple (θt1,θt2). Il faudrait pour cela in­cor­porer dans (5) aus­si les petits tours au­tour de z2. Naïvement, on pour­rait penser que ces petits tours sont indépendants de ceux ef­fectués au­tour de z1, mais les choses sont un peu plus sub­tiles.

C’est à l’été 1983 que le problème de la loi asymp­totique con­jointe des nombres de tours au­tour de p points est en­fin résolu, lors d’un séjour de Marc Yor à Berke­ley (sauf er­reur, il s’agis­sait du second séjour es­tiv­al de Marc à Berke­ley, qui sera suivi de nom­breux autres tout aus­si fructueux, don­nant nais­sance à une suc­ces­sion de travaux im­port­ants de Marc Yor et Jim Pit­man dont cer­tains sont dis­cutés ail­leurs dans ce volume). Cette avancée ma­jeure est at­tachée à un souven­ir per­son­nel datant de septembre 1983: al­ors que, nou­velle­ment re­cruté au CNRS, j’ar­rivais au Labor­atoire de prob­ab­ilités de l’Uni­versité Pierre et Mar­ie Curie, où Marc Yor m’avait fait la gen­til­lesse de m’ac­cueil­lir dans son bur­eau, je découv­ris la première ébauche de l’art­icle [6] en col­lab­or­a­tion avec Jim Pit­man. Cet art­icle motivera mes premi­ers travaux de cher­ch­eur au CNRS (voir la dis­cus­sion de [5] ci-des­sous).

L’idée-clé de [6] est de re­li­er la con­ver­gence en loi des petits tours et grands tours (dis­ons au­tour du point z1) à celle des fonc­tion­nelles ad­dit­ives intégrables du mouvement browni­en plan. Pour sim­pli­fi­er, considérons une fonc­tion­nelle At de la forme At=0tg(Zs)ds, où la fonc­tion g:CR+ est mesur­able bornée et à sup­port com­pact. Depuis Kal­li­an­pur et Rob­bins [e1] on sait que (logt)1At con­verge en loi vers cAe, où e est une vari­able ex­po­nen­ti­elle de paramètre 1, et cA=(2π)1g(z)dz. Cette con­ver­gence en loi peut être éten­due à un nombre fini de fonc­tions g1,,gk, avec la même vari­able lim­ite e pour chacune de ces fonc­tions (c’est une conséquence du théorème er­godique de Chacon-Orn­stein). De manière un peu grossière, la vari­able e décrit asymp­totique­ment le temps passé par le mouvement browni­en dans les com­pacts. Al­ors, Pit­man et Yor [6], The­or­em 4.1, ob­ser­vent que, pour ε>0 fixé, 2logt(0t1{|Zsz1|ε}dθs1,At,0t1{|Zsz1|>ε}dθs1)(6)t(loi)(0σ11{βs0}dγs,cALσ10(β),0σ11{βs>0}dγs),Lσ10(β) désigne le temps loc­al au niveau 0 et au temps σ1 du mouvement browni­en β (il est bi­en con­nu que Lσ10(β) suit une ex­po­nen­ti­elle de moy­enne 2, et a donc même loi que 2e).

En vue de la loi asymp­totique con­jointe des nombres de tours au­tour de p points, Pit­man et Yor montrent qu’on peut écri­re con­jointe­ment les con­ver­gences (6) pour les différents points z1,,zp: la vari­able lim­ite pour les grands tours est la même pour chacun des points z1,,zp, mais en re­vanche les vari­ables lim­ites pour les petits tours sont indépendantes con­di­tion­nelle­ment à la vari­able Lσ10(β). De manière plus précise, no­tons pour j{1,,p}, θtj,=0t1{|Zszj|ε}dθsj,θtj,+=0t1{|Zszj|>ε}dθsj. Al­ors, d’après [6], The­or­em 6.1, 2logt(θt1,,θt1,+,θt2,,θt2,+,,θtp,,θtp,+,At)(7)t(loi)(W1,,W+,W2,,W+,,Wp,,W+,cAΛ), où la loi lim­ite peut être ca­ra­ctérisée en dis­ant que, pour chaque j{1,,p}, le triplet (Wj,,Λ,W+) suit la loi du triplet lim­ite (0σ11{βs0}dγs,Lσ10(β),0σ11{βs>0}dγs) ap­par­ais­sant dans (6), et que, con­di­tion­nelle­ment au couple (Λ,W+), les p vari­ables W1,,,Wp, sont indépendantes et de même loi (cette loi con­di­tion­nelle com­mune est celle de 12ΛC, C suivant une loi de Cauchy stand­ard). Bi­en en­tendu, on déduit de la con­ver­gence précédente que (8)2logt(θt1,θt2,,θtp)t(loi)(W1,+W+,W2,+W+,,Wp,+W+) ce qui résout com­plètement le problème ini­tial.

La loi lim­ite dans (8) possède beau­c­oup de pro­priétés intéress­antes qui sont dis­cutées dans [6]. Les mar­ginales sont des lois de Cauchy stand­ard, et plus générale­ment toute com­binais­on linéaire à coef­fi­cients pos­i­tifs des vari­ables Wj,+W+, 1jp est en­core une vari­able de Cauchy. On peut ca­ra­ctériser cette loi lim­ite par sa trans­formée de Four­i­er: en in­clu­ant aus­si la vari­able Λ, on a la trans­formée de Four­i­er-Laplace, pour tout r0 et tous ξ1,,ξp,ζR, (9)E[exp(rΛ+i(j=1pξjWj,+ζW+))]=h(2r+j=1n|ξj|,ζ), où, pour tous a0 et bR, h(a,b)=(coshb+absinhb)1. Cette for­mule et bi­en d’autres sont ob­tenues avec les outils du cal­cul stochastique en util­is­ant la re­présen­t­a­tion des vari­ables lim­ites en ter­mes des mouve­ments browni­ens β et γ et les théorèmes de Ray–Knight.

L’art­icle [6] montre aus­si que la loi asymp­totique des en­roul­e­ments au­tour de plusieurs points peut être vue comme un cas par­ticuli­er d’une classe de résul­tats asymp­totiques pour le mouvement browni­en plan, ap­pelés “log scal­ing laws” dans [6]. Par ex­emple, on peut s’intéress­er à la manière dont le mouvement browni­en s’ap­proche des points z1,,zp: on a la con­ver­gence suivante (10)2logtlog(inf0st|Zsz1|)t(loi)inf0rσ1βr, qui a lieu con­jointe­ment avec (6). A nou­veau ce résul­tat s’étend au cas où l’on considère sim­ul­tanément plusieurs points z1,,zp, et la dépendance des vari­ables lim­ites est ana­logue à ce qu’on a ob­tenu dans le cas des en­roul­e­ments.

Dans un autre art­icle très conséquent [9], Pit­man et Yor déve­lop­pent de nou­velles études asymp­totiques du mouvement browni­en plan, qui per­mettent aus­si d’uni­fi­er beau­c­oup de résul­tats antérieurs. Comme l’écriv­ent les auteurs dans l’in­tro­duc­tion de [9], “the rich­ness of this sub­ject seems un­boun­ded”. Un résul­tat ty­pique est le théorème des résidus asymp­totique [9], The­or­em 1.1, qu’on peut énon­cer de la manière suivante. Si f:CC est holo­morphe sur un voisin­age pointé de chacun des points z1,,zp et sur un voisin­age de l’in­fini, si de plus f est bornée et mesur­able sur le com­plémen­taire de ces voisin­ages, et tend vers 0 à l’in­fini, al­ors 2logt0tf(Zs)dZst(loi)Res(f,)(Λ21+iW+)+j=1pRes(f,zj)(Λ2+iWj,),Res(f,z) désigne le résidu de f en z, et les vari­ables W+,Wj, et Λ sont comme dans (7).

Les idées déve­loppées dans [6] ne s’ap­pli­quent pas seule­ment au mouvement browni­en plan mais per­mettent aus­si d’ob­tenir des pro­priétés asymp­totiques du pro­ces­sus de Cauchy symétrique. L’idée-clé, due en­core à Spitzer dans le même art­icle [e2], est qu’on peut ob­tenir la tra­jectoire d’un pro­ces­sus de Cauchy à partir de celle d’un mouvement browni­en plan, en ob­ser­v­ant unique­ment les in­stants où ce derni­er pro­ces­sus vis­ite l’axe des ab­scisses. A partir de cette idée, Pit­man et Yor [7] ob­tiennent des résul­tats asymp­totiques très com­plets pour les nombres de tra­versées d’un niveau x par le pro­ces­sus de Cauchy. Plus précisément, ils s’intéres­sent aux “petites” tra­versées (cor­res­pond­ant à des sauts de taille plus petite que ε) et aux “grandes” tra­versées av­ant l’in­stant t — évidem­ment ce sont des ana­logues des petits tours et grands tours dis­cutés ci-des­sus. Mod­ulo une nor­m­al­isa­tion par π2/(logt)2, la loi lim­ite du couple formé par les nombres de petites et de grandes tra­versées est la loi de (0σ1ds1{βs<0},0σ1ds1{βs0}),β et σ1 sont comme dans (5). De façon ex­acte­ment ana­logue à (7), on peut étendre ce résul­tat à une con­ver­gence con­jointe quand on s’intéresse à un nombre fini de valeurs de x.

Les travaux de Pit­man et Yor sur les nombres de tours du mouvement browni­en ont eu de nom­breux pro­longe­ments, dont cer­tains sont décrits dans le para­graphe suivant. Sans cherch­er à don­ner une liste ex­haust­ive, on peut citer les art­icles de Ber­toin et Wern­er [e12], Fran­chi [e11], Man­abe [e9], Shi [e13], ou en­core Watanabe [e14].

4. D’autres asymptotiques pour les nombres de tours

Une ex­ten­sion des résul­tats du para­graphe précédent à cer­tains mouvement browni­ens avec drift a été déve­loppée dans l’art­icle [5]. On considère dans cet art­icle un pro­ces­sus (Xt)t0 sat­is­fais­ant l’équa­tion différen­ti­elle stochastique {dXt=dZt+b(Xt)dtX0=x0x0C, Z est comme ci-des­sus un mouvement browni­en com­plexe, et la fonc­tion b:CC est mesur­able et bornée sur les com­pacts, et sat­is­fait une hy­pothèse d’intégrabilité ap­pro­priée. Cette dernière hy­pothèse garantit que le pro­ces­sus est récur­rent, et par ail­leurs le théorème de Girsan­ov montre que “loc­ale­ment” le pro­ces­sus X se com­porte comme le mouvement browni­en (sans drift). Cela per­met d’espérer ob­tenir pour les en­roul­e­ments de X au­tour d’un ou plusieurs points des résul­tats ana­logues à ceux qui ont été décrits ci-des­sus. C’est bi­en le cas: si x1,,xp sont des points de C dis­tincts et dis­tincts de x0, et si φtj désigne une déter­min­a­tion con­tin­ue de l’ar­gu­ment de Xtxj, pour tout j{1,,p}, l’un des résul­tats ma­jeurs de [5] donne la con­ver­gence en loi 2logt(φt1,φt2,,φtp)(11)t(loi)(W++α1W1,+η1Λ,W++α2W2,+η2Λ,,W++αpW1,+ηpΛ),W+,W1,,,Wp, et Λ sont comme dans (8), et α1,,αp,η1,,ηp sont des con­stantes qui s’expriment en ter­mes de la fonc­tion b et de la mesure in­vari­ante du pro­ces­sus X (bi­en en­tendu, si b est la fonc­tion nulle, on a α1==αp=1 et η1==ηp=0, ce qui re­donne la con­ver­gence (8)). De manière in­tu­it­ive, la con­stante pos­it­ive αj mesure le fait que le pro­ces­sus X s’ap­proche de zj dav­ant­age (ou au con­traire moins) qu’un mouvement browni­en sans drift, et la con­stante ηj (de signe quel­conque) mesure la manière dont le drift con­tribue aux en­roul­e­ments au­tour de zj en fais­ant tourn­er X dav­ant­age dans un sens ou un autre. Il est re­marquable que la loi lim­ite fasse in­ter­venir les mêmes vari­ables W+,W1,,,Wp,,Λ que dans (7), et donc que cette loi soit à nou­veau ca­ra­ctérisée par la for­mule (9).

L’art­icle [5] con­tient aus­si des résul­tats pour la “vitesse d’ap­proche” des points, qui sont ana­logues à (10) et aux général­isa­tions de (10) pour un nombre fini de points. Une conséquence de ces résul­tats est le fait que si, pour tout k{1,,p}, on note Tεk=inf{t0:|Xtxk|ε}, on a, pour tout j{1,,p}, limε0P(Tεj<min{Tεk:kj})=αjα1++αp ce qui con­firme l’in­ter­préta­tion in­tu­it­ive des con­stantes αj donnée ci-des­sus.

La con­di­tion d’intégrabilité sur le drift b men­tionnée plus haut est as­sez re­strict­ive, mais ce n’est plus le cas pour les dif­fu­sions sur la sphère qui sont considérées dans la dernière partie de [5]: les résul­tats s’ap­pli­quent al­ors au mouvement browni­en sur la sphère S2 avec un drift mesur­able borné quel­conque. Dans ce cadre, pour tout couple (y,z) de points dis­tincts (et dis­tincts du point de départ x0 du pro­ces­sus) de la sphère, on défi­nit le pro­ces­sus d’en­roul­e­ment cor­res­pond­ant θt(y,z), qu’on ob­tient par ex­emple en util­is­ant la pro­jec­tion stéréograph­ique à partir du point z et en considérant l’ar­gu­ment du pro­ces­sus pro­jeté au­tour de la pro­jec­tion de y. Si (y1,z1),,(yp,zp) sont p paires de points de S2 dis­tincts de x0, et si (pour sim­pli­fi­er) on sup­pose que tous les points y1,,yp,z1,,zp sont dis­tincts, al­ors on ob­tient la con­ver­gence en loi 1t(θt(y1,z1),,θt(yp,zp))t(loi)(κ1C1+δ1,,κpCp+δp)C1,,Cp sont des vari­ables de Cauchy indépendantes, et κ1,,κp,δ1,,δp sont des con­stantes. Dans le cas sans drift, ces résul­tats pour le mouvement browni­en sur la sphère avaient été ob­tenus antérieure­ment par Ly­ons et McK­ean [e10]. In­tu­it­ive­ment, la rais­on pour laquelle on ob­tient main­ten­ant une indépendance asymp­totique est le fait que l’ana­logue de la vari­able Λ, qui dans le cas du plan “con­centrait” la dépendance entre les petits tours au­tour de points dis­tincts, est dans le cas de la sphère une con­stante: le théorème er­godique de Birk­hoff montre que (t1 fois) le temps passé par le mouvement browni­en sur la sphère dans un com­pact av­ant l’in­stant t con­verge vers une con­stante.

L’art­icle [8] s’intéresse au mouvement browni­en en di­men­sion 3, et étud­ie les en­roul­e­ments de ce pro­ces­sus au­tour des droites, étude suggérée par une ques­tion de Du­bins. A partir du cas de la sphère, on dev­ine que les nombres de tours ef­fectués au­tour de p droites dis­tinct­es passant par l’ori­gine sont asymp­totique­ment indépendants. Plus générale­ment, on peut considérer p droites deux à deux non par­allèles D1,D2,,Dp. Si, pour chaque j{1,,p}, θtj désigne l’en­roul­e­ment au­tour de Dj, on a la con­ver­gence en loi 2logt(θt1,,θtp)t(loi)(C1,,Cp),C1,,Cp sont des vari­ables de Cauchy indépendantes. En fait on peut même considérer les en­roul­e­ments au­tour d’une fa­mille quel­conque de droites: on par­ti­tionne cette fa­mille en classes formées de droites par­allèles, pour chaque classe la loi lim­ite des en­roul­e­ments est donnée par (8) (il suf­fit de pro­jeter sur un plan or­tho­gon­al), et la loi lim­ite pour la fa­mille com­plète est décrite en dis­ant que les “mar­ginales” cor­res­pond­ant aux différentes classes de droites par­allèles sont indépendantes.

Une dernière ex­ten­sion du théorème de Spitzer fait l’ob­jet de l’art­icle [10], qui étud­ie main­ten­ant l’en­roul­e­ment du mouvement browni­en dans R3 au­tour de cer­taines courbes. Plus précisément, on considère une fonc­tion f:RR2 de classe C2 et la courbe as­sociée Γf qui est l’en­semble des points (x,y,z) de R3 tels que (x,y)=f(z). Si Bt=(Bt1,Bt2,Bt3) est un mouvement browni­en en di­men­sion trois, l’en­roul­e­ment θtf au­tour de Γf est par défi­ni­tion la déter­min­a­tion con­tin­ue de l’ar­gu­ment de (Bt1,Bt2)f(Bt3), avec l’iden­ti­fic­a­tion habituelle de R2 au plan com­plexe. En sup­posant que |f| est intégrable et qu’il ex­iste une con­stante α>0 telle que |f(z)|=O(|z|α) quand |z|, on montre que l’asymp­totique de Spitzer (1) reste val­able pour θtf.

Les hy­pothèses sur f as­surent que Γf ad­met la droite x=y=0 comme dir­ec­tion asymp­totique, ce qui suggère de com­parer les en­roul­e­ments au­tour de Γf et au­tour de cette droite. Plus générale­ment, l’art­icle [10] considère une autre fonc­tion g sat­is­fais­ant les mêmes hy­pothèses que f, et telle aus­si que lim|z|1log|z|log|f(z)g(z)|=a],1[. Al­ors, on ob­tient le résul­tat suivant, ana­logue de (8), (12)2logt(θtf,θtg)t(loi)(W(a),+W(a),+,W~(a),+W(a),+), où la loi du triplet (W(a),,W~(a),,W(a),+) peut être décrite par sa trans­formée de Four­i­er E[expi(ξW(a),+ξ~W~(a),+ζW(a),+)]=(cosh(ζ(1a))+|ξ|+|ξ~|ζsinh(ζ(1a)))1/(1a), qui est bi­en en­tendu ana­logue à (9). La loi lim­ite de (12) peut aus­si être décrite à partir de deux mouvement browni­ens réels β et γ is­sus de 0 indépendants, et du pro­ces­sus β^t=max{βs:0st}: on a en par­ticuli­er (W(a),,W(a),+)=(loi)(W~(a),,W(a),+)=(loi)(0σ11{βsaβ^s}dγs,0σ11{βs>aβ^s}dγs), en not­ant comme précédem­ment σ1=inf{t0:βt=1} (com­parer avec la loi lim­ite de (6)).

5. Processus de Bessel

Les résul­tats décrits ci-des­sus pour les en­roul­e­ments du mouvement browni­en ont des li­ens étroits avec l’étude des pro­ces­sus de Bessel. Cette étude a aus­si été l’un des sujets fa­vor­is de Marc Yor, qui disait volon­ti­ers que “les Bessel sont par­tout”. Sans cherch­er à être ex­haus­tif — il serait dif­fi­cile de re­censer tous les résul­tats de Marc Yor dans ce do­maine — nous présen­tons dans ce para­graphe quelques-unes de ses con­tri­bu­tions les plus im­port­antes à l’étude des pro­ces­sus de Bessel (pour plus de détails, voir aus­si le chapitre XI de [11] et les chapitres 2 et 3 de [12]).

Un premi­er résul­tat-clé, déjà men­tionné ci-des­sus, est la pro­priété d’ab­solue con­tinu­ité des pro­ces­sus de Bessel. Rap­pelons que, pour tout réel ν0, le pro­ces­sus de Bessel d’in­dice ν est le pro­ces­sus de dif­fu­sion sur [0,[ qu’on peut ob­tenir (sur ]0,[ au moins) comme solu­tion de l’équa­tion différen­ti­elle stochastique dXt=dBt+2ν+12dtXt,B désigne un mouvement browni­en réel. Lor­sque ν0, le pro­ces­sus ne vis­ite pas 0 sauf éven­tuelle­ment en son point de départ et lor­sque ν1 le pro­ces­sus est ab­sorbé en 0. Pour tout en­ti­er d1, la norme d’un mouvement browni­en dans Rd suit la loi du pro­ces­sus de Bessel d’in­dice d21 (en par­ticuli­er le pro­ces­sus (Rt)t0 de la partie 1 est un pro­ces­sus de Bessel d’in­dice 0).

Pour a>0, no­tons Paν une mesure de prob­ab­ilité sous laquelle le pro­ces­sus (Xt)t0 est un pro­ces­sus de Bessel d’in­dice ν issu de a. Al­ors Marc Yor ob­serve dans [1] que, pour tout ν>0, pour tout t>0, pour toute fonc­tion F mesur­able pos­it­ive sur l’es­pace C([0,t],R) des fonc­tions con­tin­ues de [0,t] dans R, (13)Eaν[F(Xs,0st)]=Ea0[(Xta)νexp(ν220tdsXs2)F(Xs,0st)] (on peut re­m­pla­cer le temps con­stant t par un temps d’arrêt borné). Il s’agit es­sen­ti­elle­ment d’une ap­plic­a­tion du théorème de Girsan­ov mais en rais­on de l’ubi­quité des pro­ces­sus de Bessel cette for­mule et ses vari­antes auront, et con­tin­u­ent d’avoir, un nombre in­cal­cul­able d’ap­plic­a­tions. La première d’entre elles con­siste à pren­dre une fonc­tion F(Xs,0st)=f(Xt). Le membre de gauche de (13) s’écrit al­ors en ter­mes de la dens­ité de la loi de Xt sous Paν, qu’on peut trouver dans le trav­ail de Kent [e7] (Jim Pit­man m’a fait ob­serv­er que cette for­mule se trouve déjà dans l’art­icle de Mol­chan­ov [e4]). Le membre de droite s’écrit en ter­mes de la dens­ité de la loi de Xt sous Pa0 (égale­ment con­nue par [e7]) et des trans­formées de Laplace con­di­tion­nelles Ea0[exp(ν220tdsXs2)|Xt=x] pour tout x>0. Mais cela veut dire qu’on sait exprimer ces trans­formées de Laplace con­di­tion­nelles au moy­en du rap­port des dens­ités de Xt sous Paν et sous Pa0. Ce rais­on­nement con­duit à la deuxième égalité de la for­mule (4), qui joue un rôle cru­cial dans le cal­cul de la loi de l’in­dice du lacet browni­en.

Des formes plus générales de (13) sont dis­cutées dans l’art­icle [2] de Marc Yor en col­lab­or­a­tion avec Jim Pit­man (si l’on ex­cepte la note aux Comptes Ren­dus an­nonçant cer­tains résul­tats de [2], c’est le premi­er d’une longue série d’art­icles de Pit­man et Yor). Ce trav­ail con­tient une somme im­pres­sion­nante de cal­culs et d’iden­tités en loi au­tour des pro­ces­sus de Bessel. Je me souvi­ens avoir exprimé mon ad­mir­a­tion pour cet art­icle devant Marc, et l’en­tendre me répon­dre “avec Jim, nous avons bi­en trav­aillé”, ce qui dans sa bouche voulait vraiment dire quelque chose.

Entre autres con­tri­bu­tions im­port­antes, l’art­icle [2] in­troduit et étud­ie une général­isa­tion des pro­ces­sus de Bessel, ap­pelés les pro­ces­sus de Bessel avec drift pour la rais­on suivante: si on considère un mouvement browni­en X dans Rd avec drift con­stant égal à v0, et tel que X0=0, al­ors on peut écri­re X sous la forme Xt=RtΘ(tdsRs2)Θ est un mouvement browni­en sur la sphère Sd1, issu de v/|v|, et R un pro­ces­sus de Bessel d’in­dice d21 avec drift |v|, qui est indépendant de Θ. C’est un ana­logue sur­pren­ant de la décom­pos­i­tion en skew-product classique pour le mouvement browni­en sans drift (voir le para­graphe 1 ci-des­sus dans le cas d=2), mais il faut noter que le change­ment de temps 0tdsRs2 est re­m­placé par tdsRs2.

L’art­icle [2] con­tient une dis­cus­sion générale des dif­fu­sions con­di­tionnées (dont les pro­ces­sus de Bessel avec drift sont des cas par­ticuli­ers) et des pro­priétés de re­tourne­ment du temps as­sociées. Cer­taines de ces dernières avaient déjà été re­marquées par Wil­li­ams [e6] mais la puis­sance des ap­plic­a­tions po­ten­ti­elles ap­paraît vraiment ici. Un cas par­ticuli­er de ces pro­priétés énonce que le re­tourné d’un pro­ces­sus de Bessel d’in­dice ν>0 issu de 0 et arrêté en son derni­er temps de pas­sage en a>0 est un pro­ces­sus de Bessel d’in­dice ν issu de a et arrêté quand il at­teint 0. Si ce résul­tat peut sans doute être at­tribué à Wil­li­ams [e6] (ou être vu comme une conséquence du théorème de re­tourne­ment de Na­gas­awa), on doit à Pit­man et Yor de l’avoir mis en évid­ence et d’avoir ain­si ouvert la voie à ses nom­breuses ap­plic­a­tions.

Parmi les nom­breux cal­culs de lois ex­pli­cites de [2], on peut citer la loi des temps d’at­teinte et des derniers temps de pas­sage de pro­ces­sus de Bessel avec drift. Un outil im­port­ant est une for­mule simple pour la dens­ité de la loi du derni­er temps de pas­sage en un niveau y>0 d’une dif­fu­sion tran­si­ente sur [0,[. Dans un cas par­ticuli­er, cette for­mule re­donne sans cal­culs la for­mule ob­tenue par Getoor [e8] pour la loi du derni­er temps de pas­sage en y pour un pro­ces­sus de Bessel d’in­dice ν>0 issu de 0.

Les travaux de Pit­man et Yor au­tour des pro­ces­sus de Bessel sont pro­longés dans l’art­icle [3] qui est tout aus­si novateur et im­port­ant que [2]. Comme son nom l’in­dique, cet art­icle donne une décom­pos­i­tion des (carrés de) ponts de pro­ces­sus de Bessel. Il ne s’agit pas ici d’une décom­pos­i­tion tra­ject­or­i­elle mais d’une décom­pos­i­tion des lois comme lois de sommes de pro­ces­sus indépendants. Si l’ac­cent dans [3] est mis sur les ponts, il semble au­jourd’hui que les résul­tats con­cernant les pro­ces­sus non con­di­tionnés aient été les plus fructueux pour les déve­lop­pe­ments fu­turs, et ce sont eux que nous al­lons brièvement décri­re.

Pour tout d0 et tout y0, le carré de pro­ces­sus de Bessel de di­men­sion d issu de y — le BESQ(d,y) pour sim­plifer — est la solu­tion (à valeurs dans R+) de l’équa­tion différen­ti­elle stochastique {dYt=2YtdBt+ddt,Y0=y. La ter­min­o­lo­gie est jus­ti­fiée par le fait que si Xt est un pro­ces­sus de Bessel d’in­dice ν1 issu de x, le pro­ces­sus Xt2 est un BESQ(d,y) avec d=2ν+2 et, évidem­ment, y=x2. Les carrés de pro­ces­sus de Bessel possèdent une pro­priété d’ad­dit­iv­ité re­marquable, et fa­cile à démontrer: si Y est un BESQ(d,y), si Y est un BESQ(d,y), et si Y et Y sont indépendants, al­ors Y+Y est un BESQ(d+d,y+y).

Une con­tri­bu­tion cru­ciale de [3] est le cal­cul de la trans­formée de Laplace des fonc­tion­nelles quad­ratiques des pro­ces­sus de Bessel. Pour alléger les nota­tions, no­tons Qyd une mesure de prob­ab­ilité sous laquelle Y est un BESQ(d,y). Soit μ une mesure pos­it­ive sur ]0,[ telle que μ(]0,n[)< pour tout en­ti­er n1. Al­ors, la pro­priété d’ad­dit­iv­ité des pro­ces­sus de Bessel en­traîne que l’on peut écri­re Qyd(exp(μ(dt)Yt))=A(μ)dB(μ)y avec des réels A(μ),B(μ)[0,1] dépendant bi­en en­tendu de μ. Le Théorème 2.1 de [3] iden­ti­fie les con­stantes A(μ) et B(μ), en don­nant la for­mule (14)Qyd(exp(μ(dt)Yt))=φμ()d/2exp(x2φμ+(0)),φμ:[0,)[0,1] est la seule fonc­tion con­vexe décrois­sante telle que φμ(0)=1 et φμ=2φμμ au sens des dis­tri­bu­tions (φμ(0+) désigne la dérivée à droite de φμ en 0 et, bi­en en­tendu, φμ() est la lim­ite de φμ en ). La preuve donnée dans [3] re­pose sur une iden­ti­fic­a­tion des coef­fi­cients A(μ) et B(μ) à partir de cas par­ticuli­ers cor­res­pond­ants aux théorèmes de Ray–Knight, mais il est aus­si pos­sible de don­ner une preuve dir­ecte via le cal­cul stochastique (voir [12], The­or­em 2.4).

Dans plusieurs cas im­port­ants, on peut cal­culer la fonc­tion φμ et ob­tenir ain­si des for­mules intéress­antes. Sig­nalons seule­ment la for­mule (2.k) de [3]: pour tous α,b>0, Qyd(exp(αYtb220tYsds))=(cosh(bt)+2αbsinh(bt))d/2exp(yb2(1+2αb1coth(bt)coth(bt)+2αb1)). Le cas d=2,y=0 de cette iden­tité est étroite­ment lié à la for­mule (9) pour la loi lim­ite des en­roul­e­ments au­tour de plusieurs points: le li­en entre les deux for­mules vi­ent de ce que, avec les nota­tions de la partie 3 ci-des­sus, le pro­ces­sus (Lσ11x(β))0x1 est un BESQ(2,0) sur l’in­ter­valle de temps [0,1] (théorème de Ray–Knight).

La pro­priété d’ad­dit­iv­ité des carrés de pro­ces­sus de Bessel suggère aus­si une re­présen­t­a­tion de Lévy–Itô de ces pro­ces­sus, ana­logue à la re­présen­t­a­tion classique des pro­ces­sus de Lévy à l’aide de pro­ces­sus de Pois­son ponc­tuels. Cette re­présen­t­a­tion est fournie par le Théorème 4.1 de [3], que nous énonçons sous une forme un peu différente. Nous in­troduis­ons d’abord l’es­pace E des ex­cur­sions, c’est-à-dire des fonc­tions con­tin­ues ω:[0,[[0,[ qui sont nulles sauf sur un in­ter­valle ]0,ζ[, où ζ=ζ(ω)]0,[. Al­ors, il ex­iste une mesure σ-finie N sur E telle que la pro­priété suivante soit vraie pour tout choix de d,y0. Si N=iIδωi est une mesure de Pois­son sur E d’in­tens­ité yN(dω), si M=jJδ(tj,ϖj) est une mesure de Pois­son sur R+×E d’in­tens­ité ddtN(dω), et si N et M sont indépendantes, le pro­ces­sus Y défini par (15)Yt=iIωi(t)+jJϖj((ttj)+) est un BESQ(d,y). Re­marquons que, dans le deuxième ter­me du membre de droite de (15), chaque “ex­cur­sion” ϖj, jJ, subit un décalage tem­porel de tj. De plus, Pit­man et Yor iden­ti­fi­ent la mesure N comme étant la loi des temps lo­c­aux totaux (vus comme pro­ces­sus en la vari­able d’es­pace) sous la mesure d’Itô des ex­cur­sions pos­it­ives du mouvement browni­en.

Ce beau résul­tat per­met de bi­en com­pren­dre la struc­ture des carrés de pro­ces­sus de Bessel et leur dépendance en les paramètres d et y. Via des ar­gu­ments de théorie des ex­cur­sions, l’iden­ti­fic­a­tion de N montre aus­si que les théorèmes de Ray–Knight classiques peuvent être ret­rouvés à partir de la re­présen­t­a­tion (15). C’est sans doute l’ex­plic­a­tion la plus con­vain­cante de l’ap­par­i­tion des carrés de pro­ces­sus de Bessel dans les théorèmes de Ray–Knight.

Merci à Michel Emery, Mo­nique Jean­blanc, Jim Pit­man et Zhan Shi pour leurs com­mentaires sur une ver­sion prélim­in­aire de cet art­icle.

Works

[1] M. Yor: “Loi de l’in­dice du lacet browni­en, et dis­tri­bu­tion de Hart­man–Wat­son” [Law of in­dices of Browni­an laces, and the Hart­man–Wat­son dis­tri­bu­tion], Z. Wahr­schein­lich­keit­s­the­or. Verw. Geb. 53 : 1 (January 1980), pp. 71–​95. MR 576898 Zbl 0436.​60057 article

[2] J. Pit­man and M. Yor: “Bessel pro­cesses and in­fin­itely di­vis­ible laws,” pp. 285–​370 in Stochast­ic in­teg­rals (Durham, UK, 7–17 Ju­ly 1980). Edi­ted by D. Wil­li­ams. Lec­ture Notes in Math­em­at­ics 851. Spring­er (Ber­lin), 1981. MR 620995 Zbl 0469.​60076 incollection

[3] J. Pit­man and M. Yor: “A de­com­pos­i­tion of Bessel bridges,” Z. Wahr­sch. Verw. Ge­bi­ete 59 : 4 (December 1982), pp. 425–​457. Eng­lish trans­la­tion of French ori­gin­al from Func­tion­al ana­lys­is in Markov pro­cesses (1982). MR 656509 Zbl 0484.​60062 article

[4] P. Mes­su­lam and M. Yor: “D. Wil­li­ams’ ‘pinch­ing meth­od’ and some ap­plic­a­tions,” J. Lond. Math. Soc., II. Ser. 26 : 2 (1982), pp. 348–​364. MR 675178 Zbl 0518.​60088 article

[5] J.-F. Le Gall and M. Yor: “Étude asymp­totique de cer­tains mouve­ments browni­ens com­plexes avec drift” [Asymp­tot­ic study of cer­tain com­plex Browni­an mo­tions with drift], Probab. The­ory Re­lat. Fields 71 : 2 (January 1986), pp. 183–​229. MR 816704 Zbl 0579.​60077 article

[6] J. Pit­man and M. Yor: “Asymp­tot­ic laws of planar Browni­an mo­tion,” Ann. Probab. 14 : 3 (1986), pp. 733–​779. A fol­low-up to this was pub­lished in Ann. Probab. 17:3 (1989). MR 841582 Zbl 0607.​60070 article

[7] J. Pit­man and M. Yor: “Level cross­ings of a Cauchy pro­cess,” Ann. Probab. 14 : 3 (1986), pp. 780–​792. MR 841583 Zbl 0602.​60059 article

[8] J.-F. Le Gall and M. Yor: “Étude asymp­totique des en­lace­ments du mouvement browni­en au­tour des droites de l’es­pace” [Asymp­tot­ic study of wind­ings of Browni­an mo­tion around straight lines], Probab. The­ory Re­lat. Fields 74 : 4 (April 1987), pp. 617–​635. MR 876259 Zbl 0594.​60083 article

[9] J. Pit­man and M. Yor: “Fur­ther asymp­tot­ic laws of planar Browni­an mo­tion,” Ann. Probab. 17 : 3 (1989), pp. 965–​1011. This was a fol­low-up to an art­icle pub­lished in Ann. Probab. 14:3 (1986). MR 1009441 Zbl 0686.​60085 article

[10] J.-F. Le Gall and M. Yor: “En­lace­ments du mouvement browni­en au­tour des courbes de l’es­pace” [Wind­ing of Browni­an mo­tion around space curves], Trans. Am. Math. Soc. 317 : 2 (February 1990), pp. 687–​722. MR 946219 Zbl 0696.​60072 article

[11] D. Re­vuz and M. Yor: Con­tinu­ous mar­tin­gales and Browni­an mo­tion. Grundlehren der Math­em­at­ischen Wis­senschaften 293. Spring­er (Ber­lin), 1991. A 2nd edi­tion was pub­lished in 1994. A 3rd edi­tion was pub­lished in 1999. MR 1083357 Zbl 0731.​60002 book

[12] M. Yor: Some as­pects of Browni­an mo­tion, part 1: Some spe­cial func­tion­als. Lec­tures in Math­em­at­ics ETH Zürich. Birkhäuser (Basel), 1992. MR 1193919 Zbl 0779.​60070 book