by Jean-François Le Gall
L’étude des enroulements du mouvement brownien autour des points du plan a été l’un des sujets de prédilection de Marc Yor. C’est aussi le sujet sur lequel il a obtenu deux de ses résultats les plus fameux, la loi de l’indice du lacet brownien et, avec Jim Pitman, la loi asymptotique des nombres de tours du mouvement brownien plan autour d’un nombre fini de points. Ce dernier résultat était l’extension naturelle d’un théorème célèbre de Frank Spitzer dans son travail “Some theorems concerning two-dimensional Brownian motion”, l’un des articles sur le mouvement brownien que Marc Yor admirait le plus (presque) à égalité avec les contributions de Paul Lévy et le traité classique d’Itô et McKean [e3]. Pour Marc Yor, le thème des “nombres de tours” était, dans les années 1980 et plus tard, devenu une sorte d’appellation générique, qui regroupait les travaux sur les enroulements du mouvement brownien, mais aussi bien d’autres résultats asymptotiques, l’étude détaillée des processus de Bessel et diverses applications de la théorie des excursions. Ces domaines lui tenaient particulièrement à cœur: il est significatif que dans sa monographie “Some aspects of Brownian motion, Part I” [12] deux chapitres soient consacrés aux nombres de tours du mouvement brownien, et deux autres traitent des carrés de processus de Bessel. Un aperçu des contributions de Marc Yor à ces domaines peut aussi être trouvé dans les chapitres X, XI et XIII de son traité [11] avec Daniel Revuz. Notre objectif plus modeste est de présenter quelques-uns des articles les plus significatifs que Marc Yor et ses co-auteurs ont écrits autour de ces thématiques.
Les travaux que nous décrivons ci-dessous sont représentatifs de l’œuvre mathématique de Marc Yor. Son exceptionnelle maîtrise du calcul stochastique lui permet de mener à bien de nombreux calculs explicites de lois, pour l’indice du lacet brownien comme pour les fonctionnelles de processus de Bessel dans ses travaux avec Jim Pitman. Lorsque l’obtention des lois limites par des calculs explicites n’est pas possible, il parvient aussi à créer de nouveaux outils, comme la version asymptotique du théorème de Knight, qui donne de manière élégante les propriétés d’indépendance asymptotique des “petits tours” autour de plusieurs points du plan. Dans le domaine des nombres de tours comme dans beaucoup d’autres sujets concernant le mouvement brownien et les processus connexes, les travaux de Marc Yor auront considérablement fait progresser nos connaissances.
1. Le théorème de Spitzer et la méthode de pinching
Comme souvent, Marc Yor a trouvé l’inspiration de ses recherches sur les nombres de tours dans l’œuvre de Paul Lévy
et ses prolongements. Notons
La preuve de Spitzer repose sur un calcul explicite de transformée
de Fourier (voir
[e3],
p. 270–271),
et n’explique pas vraiment
l’apparition de la loi de Cauchy. David Williams
[e5]
va fournir cette explication au moyen de la méthode de “pinching”.
Supposons pour simplifier que
Comment ensuite passer au comportement asymptotique de
Marc Yor, qui était proche de David Williams, comprit vite l’intérêt de la méthode de pinching et dans un article avec Pierre Messulam [4] en tira d’autres applications avec en vue l’obtention de la loi limite des nombres de tours autour d’un nombre fini de points. Cette loi limite ne sera obtenue que plus tard dans un travail important avec Jim Pitman [6], mais les idées précédentes joueront encore un rôle décisif. Nous reviendrons sur tous ces travaux dans le paragraphe 3 ci-dessous, mais nous discutons d’abord un autre résultat très important de Marc Yor lui aussi lié au théorème de Spitzer.
2. La loi de l’indice du lacet brownien
Comme mentionné ci-dessus, la première preuve du théorème de Spitzer reposait sur
le calcul explicite de la loi de de et l’indice du lacet
brownien est simplement
L’article
[1]
contient beaucoup d’autres formules remarquables, dont
l’expression analogue à
De manière intéressante, ces calculs ont eu des prolongements récents
liés à l’étude des processus SLE. Notons
Avant de conclure ce paragraphe, une anecdote personnelle qui éclaire aussi certains aspects de la personnalité de Marc Yor. Début octobre 1999, j’assistai au premier cours donné par Marc dans la préparation à l’option de probabilités de l’agrégation à l’Ecole normale supérieure. Cette séance fut consacrée à des calculs qui me parurent horriblement compliqués — mais certains de mes camarades pensèrent différemment — autour de transformées de Fourier et de calculs d’intégrales dans le plan complexe. Ce n’est que bien plus tard que je découvris que Marc nous avait fait reprendre les principaux calculs menant à la loi de l’indice du lacet brownien... Tout au long de sa carrière, principalement dans ses cours de DEA, Marc Yor a aimé faire partager à ses étudiants les derniers résultats de ses travaux de recherche, ce qui pouvait être extrêmement stimulant, mais parfois aussi un peu effrayant.
3. Enroulements autour de plusieurs points
Le théorème de Spitzer
Une première tentative donna lieu à l’article
[4]
de Messulam et Yor publié en 1982
(Pierre Messulam était l’un de mes amis les plus proches à l’Ecole normale supérieure et
cet article joua un rôle important dans ma décision de préparer ma thèse avec Marc: le dynamisme dont il faisait preuve dans
la direction du travail de Pierre Messulam, alors en thèse avec lui, me convainquit que je
ne saurais trouver un meilleur directeur). L’article
[4]
introduit la notion-clé de “petits tours” et
“grands tours” du mouvement brownien. Intuitivement, les petits tours autour de
C’est à l’été 1983 que le problème
de la loi asymptotique conjointe
des nombres de tours autour de
L’idée-clé de
[6]
est de relier la convergence en loi des petits tours et grands tours (disons autour du
point
En vue de la loi asymptotique conjointe
des nombres de tours autour de
La loi limite dans
L’article
[6]
montre aussi que la loi asymptotique des enroulements autour de plusieurs points
peut être vue comme un cas particulier d’une classe de résultats asymptotiques
pour le mouvement brownien plan, appelés “log scaling laws”
dans
[6].
Par exemple, on peut s’intéresser à la manière dont le mouvement brownien
s’approche des points
Dans un autre article très conséquent
[9],
Pitman et Yor développent de nouvelles
études asymptotiques du mouvement brownien plan, qui permettent aussi d’unifier beaucoup
de résultats antérieurs. Comme l’écrivent les auteurs dans
l’introduction de
[9],
“the richness of this subject seems unbounded”. Un résultat typique est le théorème des
résidus asymptotique
[9],
Theorem 1.1,
qu’on peut énoncer de la manière suivante.
Si
Les idées développées dans
[6]
ne s’appliquent pas seulement
au mouvement brownien plan mais permettent aussi d’obtenir des propriétés asymptotiques du processus
de Cauchy symétrique. L’idée-clé, due encore à Spitzer dans
le même article
[e2],
est qu’on peut obtenir
la trajectoire d’un processus de Cauchy à partir de celle d’un mouvement brownien plan, en observant
uniquement les instants où ce dernier processus visite l’axe des abscisses. A partir de cette idée,
Pitman et Yor
[7]
obtiennent des résultats asymptotiques très complets pour les nombres de traversées
d’un niveau
Les travaux de Pitman et Yor sur les nombres de tours du mouvement brownien ont eu de nombreux prolongements, dont certains sont décrits dans le paragraphe suivant. Sans chercher à donner une liste exhaustive, on peut citer les articles de Bertoin et Werner [e12], Franchi [e11], Manabe [e9], Shi [e13], ou encore Watanabe [e14].
4. D’autres asymptotiques pour les nombres de tours
Une extension des résultats du paragraphe précédent à certains mouvement browniens
avec drift a été développée dans l’article
[5].
On considère dans cet article
un processus
L’article
[5]
contient aussi des
résultats pour la “vitesse d’approche” des points, qui sont analogues
à
La condition d’intégrabilité sur le drift
L’article
[8]
s’intéresse au mouvement brownien en dimension 3,
et étudie les enroulements de ce processus autour des droites, étude suggérée par une
question de Dubins. A partir du cas de la sphère,
on devine que les nombres de tours effectués autour de
Une dernière extension du théorème de Spitzer fait l’objet de
l’article
[10],
qui étudie
maintenant l’enroulement du mouvement brownien dans
Les hypothèses sur de
5. Processus de Bessel
Les résultats décrits ci-dessus pour les enroulements du mouvement brownien
ont des liens étroits avec l’étude des processus de Bessel. Cette étude a aussi été l’un des
sujets favoris de Marc Yor, qui disait volontiers que “les Bessel sont partout”. Sans chercher à
être exhaustif — il serait difficile de recenser tous les résultats de Marc Yor dans ce
domaine — nous présentons dans ce paragraphe quelques-unes
de ses contributions les plus importantes à l’étude des processus de Bessel
(pour plus de détails, voir aussi le chapitre XI de
[11]
et les chapitres 2 et 3 de
[12]).
Un premier résultat-clé, déjà mentionné ci-dessus, est la propriété d’absolue continuité
des processus de Bessel. Rappelons que, pour tout réel
Pour pour tout
Des formes plus générales de
Entre autres contributions importantes, l’article
[2]
introduit et étudie une
généralisation des processus de Bessel, appelés les processus de Bessel
avec drift pour la raison suivante: si on considère un mouvement brownien
L’article
[2]
contient une discussion générale des diffusions conditionnées (dont les
processus de Bessel avec drift sont des cas particuliers) et des propriétés de retournement
du temps associées. Certaines de ces dernières avaient déjà
été remarquées par Williams
[e6]
mais la puissance des applications potentielles apparaît vraiment ici. Un cas particulier de ces
propriétés énonce que le retourné d’un processus de Bessel d’indice
Parmi les nombreux calculs de lois explicites de
[2],
on peut citer la loi des temps d’atteinte
et des derniers temps de passage de processus de Bessel avec drift. Un outil important
est une formule simple pour la densité de la loi du dernier temps de passage en un niveau
Les travaux de Pitman et Yor autour des processus de Bessel sont prolongés dans l’article [3] qui est tout aussi novateur et important que [2]. Comme son nom l’indique, cet article donne une décomposition des (carrés de) ponts de processus de Bessel. Il ne s’agit pas ici d’une décomposition trajectorielle mais d’une décomposition des lois comme lois de sommes de processus indépendants. Si l’accent dans [3] est mis sur les ponts, il semble aujourd’hui que les résultats concernant les processus non conditionnés aient été les plus fructueux pour les développements futurs, et ce sont eux que nous allons brièvement décrire.
Pour tout
Une contribution cruciale de
[3]
est le calcul de la transformée de Laplace
des fonctionnelles quadratiques des processus de Bessel. Pour alléger les
notations, notons
Dans plusieurs cas importants, on peut calculer la fonction
La propriété d’additivité des carrés de processus de Bessel suggère aussi
une représentation de Lévy–Itô
de ces processus, analogue à la représentation classique des
processus de Lévy à l’aide de processus de Poisson ponctuels. Cette représentation est fournie par
le Théorème 4.1 de
[3],
que nous énonçons sous
une forme un peu différente. Nous introduisons d’abord
l’espace
Ce beau résultat permet de bien comprendre la structure des carrés de processus de
Bessel et leur dépendance en les paramètres
Merci à Michel Emery, Monique Jeanblanc, Jim Pitman et Zhan Shi pour leurs commentaires sur une version préliminaire de cet article.